12. Yūnus envoyé « à cent mille, ou ils dépassent » (37:147)
Les textes.
Coran 37:147, sur l’envoi de Yūnus (Jonas) à son peuple : وَأَرْسَلْنَـٰهُ إِلَىٰ مِا۟ئَةِ أَلْفٍ أَوْ يَزِيدُون (« Et Nous l’envoyâmes à cent mille, ou ils dépassent »).
Coran 2:74, sur les cœurs endurcis des fils d’Israël : فَهِىَ كَٱلْحِجَارَةِ أَوْ أَشَدُّ قَسْوَة (« ils sont comme la pierre, ou plus durs encore »).
En arrière-plan, Coran 6:59, sur la science divine à laquelle rien n’échappe, pas même une feuille qui tombe.
La charge.
Le Coran décrit les destinataires de Yūnus comme « cent mille, ou ils dépassent », et la particule aw (أو, « ou »), au sens disjonctif premier, exprimerait un doute inconvenant chez un locuteur qui revendique l’omniscience (6:59).
La défense de la tradition.
La meilleure défense est celle que rapporte al-Ṭabarī d’après des grammairiens de Bassora, et qu’al-Baghawī donne sous le nom d’al-Zajjāj : aw garde son sens propre, et l’énoncé est calibré sur l’estimation d’un observateur humain. Qui voit une troupe dit « ils sont mille, ou davantage » ; le doute est celui de qui regarde, non celui du locuteur. 2:74 fournit le parallèle interne, et c’est la tradition elle-même qui le fait : al-Qurṭubī renvoie d’un verset à l’autre pour les sens possibles d’aw.
S’y ajoute un point de logique simple, que la tradition formule elle-même : « cent mille ou davantage » est un énoncé vrai, et non un aveu de doute, dès lors que le nombre réel dépasse cent mille. Ibn Kathīr lit al-Ṭabarī en ce sens, ici comme en 2:74, le nombre visé n’étant pas inférieur à cent mille mais supérieur ; aw yazīdūn (« ou ils dépassent ») fonctionne donc comme « au moins cent mille ».
La difficulté a d’ailleurs été posée dans la tradition avant de l’être contre elle : al-Rāzī écrit que le sens apparent d’aw yazīdūn entraînerait un doute, chose impossible pour Dieu, et retient pour la plus sûre des réponses celle qui rapporte le compte à l’auditeur, « ou ils dépassent, dans votre estimation ». Il en fait la réponse de tous les passages semblables, si bien qu’elle n’est pas taillée pour ce verset.
Le débat grammatical Bassora/Kūfa sur aw = bal (بَلْ, « mais plutôt ») est d’ailleurs tranché contre cette voie, et pour un motif théologique autant que grammatical : al-Naḥḥās, rapporté par al-Qurṭubī, écarte bal parce que la particule révoque ce qui précède pour affirmer ce qui suit, « et Allah est exalté au-dessus de cela » ; al-Zajjāj refuse en grammaire qu’aw vaille wa (وَ, « et »). La défense qui tient n’est donc pas lexicale : aw garde son sens propre, et c’est le référentiel de l’énoncé qui se déplace vers ce qu’un observateur estimerait.
Le verdict.
Objection écartée. Ce qui l’écarte du grief est qu’elle n’a pas été taillée pour lui. Elle est ancienne, al-Zajjāj étant mort en 923 ; elle est générale, al-Rāzī en faisant la réponse de tout ce qui ressemble à cela sur cinq parallèles, et Ibn Kathīr l’étendant à 2:74, 4:77 et 53:9 ; et elle est ordinaire en langue, puisque qui voit une troupe dit « ils sont mille, ou davantage » sans douter de rien. Une défense antérieure au grief, transversale et idiomatique n’est pas ad hoc, et c’est ce qui sépare l’objection écartée de la tension non résolue.
Ce qui renverserait ce verdict : l’établissement que la calibration sur l’estimation de l’observateur est propre à ce verset, sans appui d’usage ailleurs dans le Coran ni dans la langue : la défense deviendrait ad hoc, et la charge passerait en tension non résolue.
Objection écartée.Défense : lecture phénoménale.
Les pièces du dossier · 5
- Coran 37:147vérifiée sur alquran.cloud
- Coran 2:74texte via alquran.cloud
- Coran 6:59texte via alquran.cloud
- Coran 4:77texte via alquran.cloud
- Coran 53:9texte via alquran.cloud