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Croire sur parole pièces

Troisième partie : les objections écartées (C) · Abrogation, cohérence du texte, récits de la révélation

Cote 63/81

13. Bukhārī 7517 : un récit du Miʿrāj placé avant la révélation

Le fait le plus fort du dossier est consigné par Muslim lui-même : en incluant la version de Sharīk, il note qu’elle « y a avancé une chose, retardé, ajouté et retranché » par rapport à celle de Thābit al-Bunānī. Muslim ne dit pas « erreur », il dit divergence, et le mot d’erreur viendra des commentateurs ; mais un compilateur canonique signale, au moment même où il le retient, qu’un texte de son recueil s’écarte des autres voies.

Les textes.

Bukhārī 7517 (ṣaḥīḥ, Kitāb al-Tawḥīd), version de Sharīk b. ʿAbd Allāh b. Abī Namir : لَيْلَةَ أُسْرِيَ بِرَسُولِ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم مِنْ مَسْجِدِ الْكَعْبَةِ أَنَّهُ جَاءَهُ ثَلاَثَةُ نَفَرٍ قَبْلَ أَنْ يُوحَى إِلَيْهِ وَهْوَ نَائِمٌ فِي الْمَسْجِدِ الْحَرَامِ … وَدَنَا الْجَبَّارُ رَبُّ الْعِزَّةِ فَتَدَلَّى حَتَّى كَانَ مِنْهُ قَابَ قَوْسَيْنِ أَوْ أَدْنَى « la nuit où l’Envoyé d’Allah fut transporté depuis la mosquée de la Kaʿba, trois personnages vinrent à lui avant que la révélation ne lui soit envoyée, alors qu’il dormait dans la Mosquée sacrée … et al-Jabbār, Seigneur de la puissance, s’approcha et descendit jusqu’à être de lui à deux portées d’arc ou plus près ».

Bukhārī 349 (ṣaḥīḥ) : فَفَرَضَ اللَّهُ عَلَى أُمَّتِي خَمْسِينَ صَلاَةً « alors Allah imposa à ma communauté cinquante prières », lors du même voyage nocturne.

Muslim 177a (ṣaḥīḥ, partie marfūʿ via ʿĀʾisha) : فَقَالَ إِنَّمَا هُوَ جِبْرِيلُ لَمْ أَرَهُ عَلَى صُورَتِهِ الَّتِي خُلِقَ عَلَيْهَا غَيْرَ هَاتَيْنِ الْمَرَّتَيْنِ « il dit : ce n’est autre que Jibrīl (Gabriel) ; je ne l’ai vu sous la forme dans laquelle il fut créé que ces deux fois » (à propos de 81:23 et 53:13).

La charge.
P1

Bukhārī 7517 place le voyage nocturne « avant que la révélation ne lui soit envoyée ».

P2

Le même récit impose les cinquante prières à la communauté du Prophète, et 7517 rattache cette imposition au rapprochement lui-même, dans une seule phrase : ودنا الجبار رب العزة فتدلى حتى كان منه قاب قوسين أو أدنى فأوحى الله فيما أوحى إليه خمسين صلاة على أمتك كل يوم وليلة « et al-Jabbār, Seigneur de la puissance, s’approcha et descendit jusqu’à être de lui à deux portées d’arc ou plus près, et Allah lui révéla, parmi ce qu’Il lui révéla, cinquante prières sur ta communauté chaque jour et chaque nuit ». La chose présuppose la mission prophétique déjà commencée : un Isrāʾ pré-prophétique imposant des prières à une umma inexistante est insatisfiable, et l’incompatibilité ne se construit pas entre deux hadiths, elle est interne au même récit.

P3

Dans 7517, celui qui « s’approcha et descendit, à deux portées d’arc ou plus près » est « al-Jabbār, Seigneur de la puissance » ; la formule décalque Coran 53:8-9 : ثُمَّ دَنَا فَتَدَلَّىٰ فَكَانَ قَابَ قَوْسَيْنِ أَوْ أَدْنَى « puis il s’approcha et descendit, et fut à deux portées d’arc, ou plus près ».

P4

Dans Muslim 177a, le Prophète dit lui-même que l’être vu est Jibrīl.

donc

Le même passage coranique, 53:8-9, reçoit ainsi deux référents incompatibles : Allah en personne dans la version de Sharīk, Jibrīl selon le Prophète lui-même dans Muslim 177a.

La défense de la tradition.

Une quarantaine interne quasi contemporaine de la version de Sharīk : Muslim lui-même, en la citant (Muslim 162), note que Sharīk قَدَّمَ فِيهِ شَيْئًا وَأَخَّرَ وَزَادَ وَنَقَصَ (« il y a avancé une chose, retardé, ajouté et retranché »). La trame du Miʿrāj est par ailleurs corroborée par les chaînes saines de Thābit al-Bunānī, Qatāda et al-Zuhrī.

Une première voie tient les segments litigieux pour des erreurs de transmission, et les circonscrit. Ibn Ḥazm, al-Qāḍī ʿIyāḍ et al-Nawawī (Sharḥ Ṣaḥīḥ Muslim) écartent la clause « avant que la révélation ne lui soit envoyée » ; al-Nawawī la donne pour un ghalaṭ, une erreur pure, que nul autre transmetteur n’a suivie : les savants s’accordent, écrit-il, sur l’imposition des prières la nuit du voyage. Ibn al-Qayyim (Zād al-Maʿād) la range parmi les awhām, les lapsus, de Sharīk, et refuse de dédoubler le voyage pour la sauver. Ibn Ḥajar relève plus de dix points où cette version s’écarte des autres.

al-Khaṭṭābī porte la difficulté à son plus haut degré, et c’est pour y répondre. Il écrit dans Aʿlām al-ḥadīth, 4/2352 : وليس في هذا الكتاب حديثٌ أشنع ظاهرًا وأبشع مَذاقًا من هذا الحديث « il n’est dans ce livre [le Ṣaḥīḥ d’al-Bukhārī] aucun hadith plus choquant à voir ni plus amer à goûter que celui-ci », puis enchaîne aussitôt : فلأجل ذلك سَردتُه من أولِهِ إلى آخرِه لِيَعتَبر النَّاظرُ أوّله بآخره « c’est pour cela que je l’ai rapporté d’un bout à l’autre, afin que le lecteur en pèse le début avec la fin ». Sa réponse tient à ce que le récit se donne lui-même pour un songe : il s’ouvre sur « alors qu’il dormait » et se ferme sur « et il s’éveilla », et une image de songe se lit par interprétation. Rejeter le hadith et prendre la clause au pied de la lettre sont, écrit-il, les deux voies dont il faut se détourner. Il impute pourtant, en fin de compte, la formule elle-même au compagnon Anas ou à Sharīk.

Ibn Ḥajar, lui, ne concède d’erreur sur aucune des deux clauses. Sur P1, il observe dans le Fatḥ al-Bārī, 13/480, que le récit distingue deux venues sans dire ce qui les sépare : les trois personnages viennent une première nuit, puis « il ne les revit pas jusqu’à ce qu’ils vinssent à lui une autre nuit », et cet intervalle peut être d’une nuit, de plusieurs nuits ou de plusieurs années. La clause « avant que la révélation ne lui soit envoyée » porte alors sur la première venue, et le voyage sur la seconde. Il conclut : وَبِهَذَا يَرْتَفِعُ الْإِشْكَالُ عَنْ رِوَايَةِ شَرِيكٍ وَيَحْصُلُ بِهِ الْوِفَاقُ أَنَّ الْإِسْرَاءَ كَانَ فِي الْيَقَظَةِ بَعْدَ الْبَعْثَةِ وَقَبْلَ الْهِجْرَةِ « par là se lève la difficulté touchant la version de Sharīk, et l’accord est obtenu que l’isrāʾ eut lieu en état de veille, après la mission prophétique et avant l’hégire », et il ajoute que le grief d’al-Khaṭṭābī et d’Ibn Ḥazm tombe. Le récit lui donne un appui interne : au premier ciel, le gardien demande si l’homme a été envoyé, et Jibrīl répond que oui.

Deux autres lectures accompagnent la sienne, qu’il rapporte l’une et l’autre. La première restreint la portée de la clause : ce qui n’était pas encore révélé serait le voyage lui-même, survenu sans annonce préalable. La seconde est d’Ibn Ṭāhir al-Maqdisī, pour qui فَوَهْمُ الثِّقَةِ فِي مَوْضِعٍ مِنَ الْحَدِيثِ لَا يُسْقِطُ جَمِيعَ الْحَدِيثِ « un lapsus commis en un endroit du hadith par un transmetteur digne de confiance ne fait pas tomber le hadith entier », et qui suppose que Sharīk a voulu dire « après » et dit « avant » (Fatḥ al-Bārī, 13/485).

Pour P3 contre P4, plusieurs lectures dissolvent l’opposition sans déclarer d’erreur. Ibn Baṭṭāl (Sharḥ Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, 10/510) entend le rapprochement (dunuww) comme فهو دنو محبة ورحمة وفضيلة لا دنو مسافة ونقلة « un rapprochement d’amour, de miséricorde et de faveur, non un rapprochement de distance et de déplacement » ; al-Qāḍī ʿIyāḍ (al-Shifāʾ) et al-Rāzī y voient de même une proximité de rang, al-Rāzī jugeant indéfendable de l’entendre d’un rapprochement de lieu. Ibn Kathīr, sur 53:9, rapporte la clause de Sharīk et juge que, si elle est authentique, elle vise un autre moment et une autre scène, non ce verset. al-Ṭabarī, sous 53:8-9, donne pour l’une des deux lectures reçues celle qui rapporte le rapprochement au Seigneur, et cite le passage de Sharīk à l’appui, quoiqu’il préfère pour sa part Jibrīl. Ibn Ḥajar lui trouve un appui exprès : Ibn ʿAbbās, sur 53:13, dit دَنَا مِنْهُ رَبُّهُ « son Seigneur s’approcha de lui », et Ibn Ḥajar juge : وَهَذَا سَنَدٌ حَسَنٌ وَهُوَ شَاهِدٌ قَوِيٌّ لِرِوَايَةِ شَرِيكٍ « voilà une chaîne de bonne qualité, et c’est un témoin solide en faveur de la version de Sharīk ». Muslim range du reste les deux lectures côte à côte : le marfūʿ de ʿĀʾisha et le mot d’Ibn ʿAbbās, رَآهُ بِقَلْبِهِ « il L’a vu de son cœur » (Muslim 176a).

Le verdict.

Objection écartée. Les pièces de la charge sont solides et vérifiées : les deux segments litigieux figurent bien chez Bukhārī, le consensus sur l’imposition des prières la nuit de l’isrāʾ (environ douze ans après le début de la révélation) est bien rapporté par Ibn Ḥazm, et Muslim 177a (l’être vu identifié à Jibrīl) porte bien le marfūʿ de ʿĀʾisha.

Les voies de défense ne concèdent pas toutes une erreur dans le matn. Sur P1 et P2, la lecture d’Ibn Ḥajar n’en concède aucune : elle sépare les deux venues que le récit distingue lui-même, place la clause litigieuse sur la première et le voyage sur la seconde, et donne la difficulté pour levée. Le récit la soutient de l’intérieur, puisque le gardien du premier ciel s’enquiert de l’envoi et reçoit un oui.

Sur P3 et P4, les lectures reçues n’en concèdent pas davantage : rapprochement de rang chez Ibn Baṭṭāl, al-Qāḍī ʿIyāḍ et al-Rāzī, scène distincte chez Ibn Kathīr, appui d’Ibn ʿAbbās chez Ibn Ḥajar. L’opposition recouvre du reste le différend qu’instruit le dossier de la vision de Dieu, ʿĀʾisha contre Ibn ʿAbbās sur ce que le Prophète a vu la nuit du voyage.

La réconciliation est donc naturelle dans le cadre des règles internes du corpus, et c’est le critère de l’objection écartée. Elle ne force aucun mot, n’impute d’erreur à personne, et se lit dans la clause que le récit porte lui-même. Qu’elle soit venue tard n’en fait pas une échappatoire : elle ne répond à aucun démenti extérieur, elle rend un pronom au terme que ses devanciers avaient lu ailleurs, et son auteur écrit que par elle la difficulté se lève et que la dénonciation d’al-Khaṭṭābī et d’Ibn Ḥazm tombe.

Deux résidus subsistent, et ni l’un ni l’autre ne fonde une tension. Personne ne retient le sens apparent de « al-Jabbār, Seigneur de la puissance, s’approcha », al-Khaṭṭābī écrivant qu’un musulman ne doit pas le croire tel quel : la règle d’or rend irrecevable une charge bâtie sur un sens que la tradition n’affirme pas. Et qu’une part ancienne et nommée ait tranché par l’erreur du rapporteur ne met pas le corpus en défaut : la critique du matn d’une version isolée est un instrument que le cadre sunnite prévoit, Muslim signale la divergence au moment même où il retient le texte, et le récit parallèle sain figure dans les deux Ṣaḥīḥ.

Ce qui renverserait ce verdict : l’établissement que « jusqu’à ce qu’ils vinssent à lui une autre nuit » ne sépare pas deux venues, de sorte que la clause « avant que la révélation ne lui soit envoyée » porterait sur le voyage lui-même. Garder alors le récit exigerait de déclarer un wahm, et la défense redeviendrait l’aveu partiel qu’une part de la tradition y a vu.

Objection écartée.Défense : conciliation des variantes.

Les pièces du dossier · 9