4. Vous ne voudrez que si Allah veut (la mashīʾa conditionnante)
Les textes.
Coran 81:28-29 : لِمَن شَآءَ مِنكُمْ أَن يَسْتَقِيم وَمَا تَشَآءُونَ إِلَّآ أَن يَشَآءَ ٱللَّهُ رَبُّ ٱلْعَـٰلَمِين « Pour quiconque parmi vous veut se tenir droit. Et vous ne voudrez que si Allah, Seigneur des mondes, veut. »
Coran 76:30 reprend la même clause : وَمَا تَشَآءُونَ إِلَّآ أَن يَشَآءَ ٱللَّهُ ۚ إِنَّ ٱللَّهَ كَانَ عَلِيمًا حَكِيمًا « Et vous ne voudrez que si Allah veut. Allah est certes Savant, Sage. »
Coran 16:93 : « … وَلَـٰكِن يُضِلُّ مَن يَشَآءُ وَيَهْدِى مَن يَشَآءُ ۚ وَلَتُسْـَٔلُنَّ عَمَّا كُنتُمْ تَعْمَلُون « …mais Il égare qui Il veut et guide qui Il veut ; et vous serez certes interrogés sur ce que vous faisiez. »
Coran 18:29 : فَمَن شَآءَ فَلْيُؤْمِن وَمَن شَآءَ فَلْيَكْفُرْ ۚ إِنَّآ أَعْتَدْنَا لِلظَّـٰلِمِينَ نَارًا … « Quiconque veut, qu’il croie, et quiconque veut, qu’il mécroie. Nous avons préparé pour les injustes un Feu… »
La contradiction.
L’offre de se tenir droit (81:28) est immédiatement restreinte par 81:29, et l’exégèse classique lit cette restriction comme la négation d’un vouloir qui appartiendrait à l’homme de façon autonome.
Il égare qui Il veut et guide qui Il veut, et les égarés seront pourtant interrogés, dans le même verset.
18:29 promet le Feu à qui mécroit.
La rétribution est juste et Allah ne lèse personne.
Si le vouloir de tout homme n’opère que lorsque Allah le veut, alors le vouloir-croire de l’incroyant n’a pas été voulu par Allah ; l’interroger et le châtier pour un vouloir dont l’activation ne dépendait que d’Allah est incompatible avec P4, sauf à redéfinir la justice.
La défense de la tradition.
Elle commence au verset qui précède la clause en cause. Ibn ʿĀshūr, dans al-Taḥrīr wa-l-tanwīr, 30/167, tient 81:28 pour l’affirmation expresse d’un vouloir humain et pour le refus de l’excuse tirée du décret : وهذه الآية صريحة في إثبات المشيئة للإنسان العاقل فيما يأتي ويدع ، وأنه لا عذر له إذا قال : هذا أمر قدر ، وهذا مكتوب عند الله ، فإن تلك كلمات يضعونها في غير محالها ، وبذلك يبطل قول الجبرية ، ويثبت للعبد كسب أو قدرة على اختلاف التعبير « ce verset est explicite à établir le vouloir chez l’homme doué de raison, dans ce qu’il fait et dans ce qu’il laisse, et à lui refuser toute excuse quand il dit : voilà une chose décrétée, voilà une chose écrite auprès d’Allah ; ce sont là des mots qu’ils mettent hors de leur place. Par là tombe la doctrine de la contrainte, et il est reconnu au serviteur une acquisition ou un pouvoir, selon les manières de dire ». 81:29 est alors la précaution qui achève 81:28 : Allah crée chez l’homme les mobiles du vouloir et la chaîne des causes qui l’amènent, et ce vouloir n’en reste pas moins le sien.
La doctrine sunnite standard (Ibn Taymiyya) distingue la volonté ontologique (irāda kawniyya : tout ce qui advient, y compris le kufr, est voulu existentiellement) de la volonté normative (irāda sharʿiyya : Allah n’agrée que la foi), l’homme étant jugé sur son adhésion à la seconde.
Les écoles ajoutent leur partage. Le kasb ashʿarite (al-Ashʿarī, Kitāb al-Lumaʿ, chapitres du décret et de la capacité) : Allah crée l’acte, le pouvoir d’agir n’est donné qu’au moment de l’acte, l’homme « acquiert » l’acte, et cette acquisition fonde l’imputation ; al-Ashʿarī y sépare lui-même le geste acquis du geste subi, en réservant la contrainte à ce vers quoi l’on est porté de force. Al-Māturīdī garde ce vocabulaire dans son Kitāb al-Tawḥīd, où l’acte revient aux serviteurs par la voie de l’acquisition et à Allah par la voie de la création, et où le pouvoir d’agir créé est précisément ce qui sépare l’homme qui choisit de l’homme contraint : القدرة للفعل مخلوقة وهي سبب جعله مختارا لا مضطرا « le pouvoir d’agir est créé, et c’est lui qui fait de l’homme un être qui choisit et non un être contraint ». L’école hanafite y a reçu une voie médiane entre jabr, le déterminisme absolu, et qadar. Le verdict retient comme meilleure défense la combinaison de la lecture d’Ibn ʿĀshūr et de la double volonté : 81:29 nierait l’autosuffisance du vouloir, non son existence.
Sur 18:29, la défense tient une réponse séparée. Al-Bāqillānī, dans al-Intiṣār li-l-Qurʾān, 2/682, refuse d’y voir une offre : ولم يرد به التخيير لهم بين الكفر والإيمان ، ولا الإخبار عن كونهم مخيرين في ذلك « on n’a pas voulu par là leur donner le choix entre la mécréance et la foi, ni annoncer qu’ils en sont laissés maîtres », le verset valant menace. Le Feu reste promis à qui mécroit ; ce que la lecture retire au verset est de remettre l’affaire à l’homme.
Le verdict.
Tension non résolue confirmée, défense coûteuse. L’exégèse qui fait autorité lit 81:29 dans le sens de la charge, et sans ménagement. Ibn Kathīr ne laisse au vouloir humain aucune part : أي ليست المشيئة موكولة إليكم فمن شاء اهتدى ومن شاء ضل ، بل ذلك كله تابع لمشيئة الله « la volonté ne vous est pas confiée, de sorte que qui veut soit guidé et qui veut s’égare ; tout cela suit la volonté d’Allah ». Il n’ajoute rien d’autre que l’occasion de la révélation, qu’il tient de Sufyān al-Thawrī d’après Sulaymān b. Mūsā : قال أبو جهل : الأمر إلينا ، إن شئنا استقمنا وإن شئنا لم نستقم ، فأنزل الله : وما تشاءون إلا أن يشاء الله رب العالمين « Abū Jahl dit : l’affaire nous appartient ; si nous voulons nous nous tenons droits, et si nous voulons nous ne nous tenons pas droits. Alors Allah fit descendre : et vous ne voudrez que si Allah, Seigneur des mondes, veut ». Al-Ṭabarī, al-Qurṭubī et al-Baghawī glosent de même, et al-Rāzī, le mieux outillé des ashʿarites pour desserrer l’étau, l’écrit en propres termes dans Mafātīḥ al-Ghayb, 31/71 : فأفعال العباد في طرفي ثبوتها وانتفائها موقوفة على مشيئة الله وهذا هو قول أصحابنا « les actes des serviteurs, dans leur existence comme dans leur absence, sont suspendus à la volonté d’Allah, et c’est là l’avis de nos compagnons ». La seule échappatoire disponible, qui restreignait le verset à une volonté de contrainte, il la donne pour ضعيف, « faible ».
Le prix se lit sur trois points. D’abord, al-Māturīdī, dont la voie est censée porter la défense, commente le même verset dans le sens de la charge, Taʾwīlāt ahl al-sunna, 10/441 : ولا يجوز أن يشاء من أحد استقامته ولا يستقيم « il n’est pas admissible qu’Il veuille d’un homme qu’il se tienne droit sans que celui-ci se tienne droit ». Ensuite, le kasb fonde l’imputation sur une « acquisition » dont l’homme n’est pas le créateur : il renomme le problème plus qu’il ne le résout, et la critique est interne, des savants maturidites l’ayant jugé trop déterministe pour distinguer l’acte volontaire du mouvement involontaire. Enfin, la distinction kawnī/sharʿī concède que l’issue effective suit la seule volonté kawniyya.
Le défenseur en convient lui-même. Ibn ʿĀshūr, dont la lecture porte ici la défense, rapporte les sens apparents qui contrarient le pouvoir humain à un enseignement de la déférence due à la majesté divine, puis il écrit, al-Taḥrīr wa-l-tanwīr, 30/168 : وهذا أقصى ما بلغت إليه الأفهام القويمة في مجامل متعارض الآيات القرآنية والأحاديث النبوية « et c’est là le terme où sont parvenues les intelligences droites, pour accorder ce que les versets du Coran et les récits du Prophète ont d’opposé ». Au-delà, dit-il, court un fil trop fin pour les entendements.
La tradition ne s’arrête pas à cet aveu : elle scelle l’affaire par une interdiction. La ʿAqīda al-Ṭaḥāwiyya, credo de référence du sunnisme, pose que وأصل القدر سر الله تعالى في خلقه ، لم يطلع على ذلك ملك مقرب ولا نبي مرسل « la racine du qadar est le secret d’Allah dans Sa création, et nul ange rapproché ni prophète envoyé n’y a eu accès ». Elle ajoute que s’y enfoncer est ذريعة الخذلان وسلم الحرمان ودرجة الطغيان « une voie vers l’abandon, une échelle vers la privation, un degré de rébellion », qu’Allah طوى علم القدر عن أنامه ونهاهم عن مرامه « a replié la science du qadar loin de Ses créatures et leur a interdit de la chercher », et enfin que فمن سأل لم فعل ؟ فقد رد حكم الكتاب ، ومن رد حكم الكتاب كان من الكافرين « quiconque demande pourquoi a-t-Il fait cela ? a rejeté le jugement du Livre, et quiconque rejette le jugement du Livre est du nombre des mécréants ». La question n’est donc pas laissée sans réponse : elle est retirée à celui qui la pose.
Ce qui interdit la contradiction établie : la lecture d’Ibn ʿĀshūr est une option exégétique réelle, tenue sur ce verset même, et la double irāda a un fondement coranique indépendant. Ce qui interdit l’objection écartée : cette lecture heurte le ẓāhir de 81:29 tel qu’al-Ṭabarī, Ibn Kathīr, al-Qurṭubī et al-Rāzī le lisent, et la solution majoritaire, le kasb, est reconnue opaque par la tradition elle-même.
Ce qui renverserait ce verdict : une exégèse classique de 81:29 où la lecture affirmant le vouloir humain l’emporte sur celle qu’al-Ṭabarī, Ibn Kathīr et al-Rāzī portent, ou une explication du kasb qui dise ce que l’« acquisition » ajoute à l’acte créé sans renvoyer au secret du qadar : la défense cesserait de heurter le sens que la tradition donne au verset, et l’imputation de reposer sur un mot dont la tradition refuse de dire le contenu.
Tension non résolue.Défense : distinction conceptuelle.
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