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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Prédestination, justice divine, contrainte en religion

Cote 24/81

3. Le scellement des cœurs puis le châtiment de l’égarement

Les textes.

Coran 2:7 : خَتَمَ ٱللَّهُ عَلَىٰ قُلُوبِهِمْ وَعَلَىٰ سَمْعِهِمْ ۖ وَعَلَىٰٓ أَبْصَـٰرِهِمْ غِشَـٰوَةٌ ۖ وَلَهُمْ عَذَابٌ عَظِيم « Allah a scellé leurs cœurs et leur ouïe, et sur leurs regards un voile ; et pour eux un châtiment immense. »

Coran 6:125 : وَمَن يُرِدْ أَن يُضِلَّهُۥ يَجْعَلْ صَدْرَهُۥ ضَيِّقًا حَرَجًا كَأَنَّمَا يَصَّعَّدُ فِى ٱلسَّمَآء « Et quiconque Il veut égarer, Il rend sa poitrine étroite, serrée, comme s’il montait au ciel. »

Coran 41:46 : مَّنْ عَمِلَ صَـٰلِحًا فَلِنَفْسِهِۦ ۖ وَمَنْ أَسَآءَ فَعَلَيْهَا ۗ وَمَا رَبُّكَ بِظَلَّـٰمٍ لِّلْعَبِيد « Quiconque fait le bien, c’est pour lui-même ; quiconque fait le mal, c’est contre elle [son âme] ; et ton Seigneur n’est point injuste envers les serviteurs. »

Coran 45:23 réunit en une phrase la cause, le scellement et son effet : أَفَرَءَيْتَ مَنِ ٱتَّخَذَ إِلَٰهَهُۥ هَوَىٰهُ وَأَضَلَّهُ ٱللَّهُ عَلَىٰ عِلْمٍ وَخَتَمَ عَلَىٰ سَمْعِهِۦ وَقَلْبِهِۦ وَجَعَلَ عَلَىٰ بَصَرِهِۦ غِشَٰوَةً فَمَن يَهْدِيهِ مِنۢ بَعْدِ ٱللَّهِ « Vois-tu celui qui a pris sa passion pour dieu ? Allah l’a égaré sciemment, a scellé son ouïe et son cœur et posé un voile sur sa vue. Qui donc le guidera après Allah ? ». Les trois organes, les deux verbes et le mot ghishāwa (« le voile ») y sont ceux de 2:7.

Coran 16:93 : وَلَـٰكِن يُضِلُّ مَن يَشَآءُ وَيَهْدِى مَن يَشَآءُ ۚ وَلَتُسْـَٔلُنَّ عَمَّا كُنتُمْ تَعْمَلُون « mais Il égare qui Il veut et guide qui Il veut ; et vous serez certes interrogés sur ce que vous faisiez ».

La contradiction.
P1

(2:6-7) : pour les mécréants, l’avertissement est déclaré indifférent سَوَآءٌ عَلَيْهِمْ ءَأَنذَرْتَهُمْ أَمْ لَمْ تُنذِرْهُمْ لَا يُؤْمِنُون « que tu les avertisses ou non, c’est égal, ils ne croiront pas », le scellement est l’acte d’Allah, il rend la foi impossible, et le châtiment immense est prononcé sur cet état.

P2

(6:125) : l’égarement est une action divine positive, non une simple abstention.

P3

(16:93) : Il égare qui Il veut, et les égarés seront interrogés.

P4

(41:46, 4:40) : nulle injustice envers les serviteurs.

donc

Châtier un agent pour une incapacité de croire causée par un acte divin est incompatible avec P4, sous le sens apparent de « sceller » que la tradition admet, celui d’un empêchement effectif.

La défense de la tradition.

La version la plus forte est la lecture séquentielle et rétributive, portée par Ibn Kathīr et l’exégèse majoritaire sur 2:7 : l’homme rejette librement la vérité, le scellement sanctionne et entérine ce choix répété. Ses appuis textuels sont les mieux ancrés du dossier : 4:155 بَلْ طَبَعَ ٱللَّهُ عَلَيْهَا بِكُفْرِهِم « Bien plutôt, Allah a scellé leurs cœurs à cause de leur kufr (bi-kufrihim), leur mécréance », 61:5 فَلَمَّا زَاغُوٓا۟ أَزَاغَ ٱللَّهُ قُلُوبَهُم « puis, quand ils ont dévié, Allah a fait dévier leurs cœurs », 2:26 وَمَا يُضِلُّ بِهِۦٓ إِلَّا ٱلْفَـٰسِقِين « mais Il n’égare par cela que les pervers », 45:23 وَأَضَلَّهُ ٱللَّهُ عَلَىٰ عِلْم « Allah l’a égaré sciemment ».

Sur cette lecture, 2:6 décrit des obstinés dont le rejet était déjà consommé, et Ibn Kathīr en tire la justice du scellement sans détour : إنما ختم على قلوبهم وحال بينهم وبين الهدى جزاء وفاقا على تماديهم في الباطل وتركهم الحق ، وهذا عدل منه تعالى حسن وليس بقبيح « Il n’a scellé leurs cœurs et ne s’est interposé entre eux et la guidée qu’en juste rétribution de leur obstination dans le faux et de leur abandon du vrai ; et cela est de Sa part une justice, bonne et non pas laide ». L’orthodoxie contemporaine dit la même chose : pour IslamQA (fatwa arabe 140643), le scellement n’est jamais premier, il sanctionne la mécréance chez le mécréant et le péché chez le musulman.

Une seconde branche répond à l’objection de justice sans dépendre d’aucune chronologie, et al-Qurṭubī lui donne sur 2:7 sa forme la plus nette : وكان فعل الله ذلك عدلا فيمن أضله وخذله ، إذ لم يمنعه حقا وجب له فتزول صفة العدل ، وإنما منعهم ما كان له أن يتفضل به عليهم لا ما وجب لهم « et cet acte d’Allah fut justice envers celui qu’Il a égaré et abandonné, car Il ne lui a refusé aucun droit qui lui fût dû, ce qui ferait tomber l’attribut de justice ; Il ne leur a refusé que ce qu’il Lui appartenait de leur accorder par faveur, non ce qui leur était dû ». Nul n’ayant de créance sur Allah, retenir la guidée ne lèse personne, et l’ordre du rejet et du scellement cesse de peser.

La branche qui dissoudrait la charge tout entière existe aussi, et elle refuse au scellement le caractère d’empêchement. Sous une première forme, il n’est qu’une marque posée sur le cœur, à quoi les anges reconnaissent le mécréant : un sceau se rompt, et celui qui vient à la foi efface la marque. al-Rāzī la rapporte d’al-Ḥasan al-Baṣrī et la donne pour le choix du muʿtazilite al-Jubbāʾī. Sous une seconde, le scellement n’est que la description de leur propre orgueil et de leur détournement. Les trois exégètes de la lecture rétributive ferment les deux : al-Ṭabarī objecte que le texte donne l’acte à Allah et non aux hommes, al-Qurṭubī déclare fausse la lecture qui n’en ferait qu’une appellation, sceller étant un acte et non un nom, et Ibn Kathīr tient pour très faibles les cinq voies par lesquelles al-Zamakhsharī établit celle qu’al-Ṭabarī avait rejetée.

Ibn ʿĀshūr rouvre cette branche à l’époque moderne (al-Taḥrīr wa-l-tanwīr, 1/254-255) : وليس الختم على القلوب والأسماع ولا الغشاوة على الأبصار هنا حقيقة … بل ذلك جار على طريقة المجاز « le scellement sur les cœurs et sur l’ouïe, et le voile sur les regards, ne sont pas ici au sens propre … cela va par la voie de la figure ». Sa définition laisse pourtant les deux issues ouvertes, le scellement valant chez lui استمرار الضلالة في نفس الضال أو خلق الضلالة « la persistance de l’égarement dans l’âme de l’égaré, ou la création de l’égarement » ; et il tient 2:7 pour l’explication de 2:6, donc pour la cause déclarée de leur incroyance. Al-Shinqīṭī, à la même époque, garde le sens propre et définit le scellement comme الاستيثاق من الشيء حتى لا يخرج منه داخل فيه ولا يدخل فيه خارج عنه « la fermeture d’une chose telle que ce qui y est enfermé n’en sorte pas et que ce qui en est dehors n’y entre pas » (Aḍwāʾ al-bayān, 1/13). Les deux lectures se partagent donc encore le siècle dernier.

al-Rāzī, qui rapporte la lecture par la marque sans la suivre, assume le ẓāhir déterministe en toutes lettres (Mafātīḥ al-Ghayb sur 2:7) : خلق الداعية الموجبة للكفر في القلب ختما على القلب ومنعا له عن قبول الإيمان « créer dans le cœur l’inclination qui rend la mécréance nécessaire, c’est cela le scellement du cœur et son empêchement d’accepter la foi ». Il ajoute que les preuves tirées du texte s’annulent, le Coran portant autant de versets qui posent l’empêchement que de versets qui l’écartent : فصارت الدلائل السمعية لكونها من الطرفين واقعة في حيز التعارض « les preuves du texte, venant des deux bords, sont tombées dans le champ de la contradiction ». Sur la légitimité du châtiment lui-même, il donne pour finir la réponse du parti qui l’affirme : les objections adverses sont مبنية على الحسن والقبح وذلك مما لا نقول به « fondées sur le bien et le mal, et cela, nous ne le tenons pas ». L’ashʿarisme récuse en effet qu’une raison puisse juger d’elle-même qu’un acte est bon ou mauvais.

Le verdict.

Tension non résolue confirmée, défense coûteuse. Le partage entre les deux lectures ne se joue pas seulement entre écoles d’exégèse : il passe à l’intérieur d’un seul verset. 45:23 fait suivre le scellement du fait que l’homme a pris sa passion pour dieu, ce qui est la lecture séquentielle dans le texte et non reconstruite ; il définit ce scellement dans les mots mêmes de 2:7 ; et il le clôt par « qui donc le guidera après Allah ? », qui est la charge. Le sens apparent porte donc les deux à la fois, et c’est ce qui interdit à la fois d’écarter la charge et de la porter au degré supérieur.

Premier coût : la lecture séquentielle date l’empêchement, elle ne le lève pas. al-Ṭabarī, qui la tient et voit dans les péchés accumulés la cause du scellement, écrit du cœur une fois scellé فلا يكون للإيمان إليها مسلك ، ولا للكفر منها مخلص « la foi n’y a plus de passage, ni la mécréance d’issue » ; al-Qurṭubī, qui la tient aussi, définit ce scellement comme وإنما هو معنى يخلقه الله في القلب يمنع من الإيمان به « un sens qu’Allah crée dans le cœur et qui empêche de croire en Lui ». Mérité et effectif à la fois, il laisse le châtiment immense de 2:7 porter sur l’état qui le suit.

Second coût, la régression : le « premier rejet libre » que la lecture séquentielle exige est lui-même fixé avant la naissance par le corpus ṣaḥīḥ que la tradition admet (Bukhārī 6594, « misérable ou heureux » écrit in utero ; Muslim 2662c, « dans les reins de leurs pères »), et 2:6 maintient le châtiment immense sur une persistance rendue impossible à quitter. La réponse de l’ashʿarisme n’est pas de nier cette configuration : commentant Bukhārī 6594, Ibn Ḥajar (Fatḥ al-Bārī, 11/490) rapporte qu’al-Ashʿarī tirait de ce hadith même la licéité d’imposer à l’homme ce qu’il ne peut pas accomplir, دل على أن الله كلف العباد كلهم بالإيمان مع أنه قدر على بعضهم أنه يموت على الكفر « il montre qu’Allah a imposé la foi à tous les serviteurs, alors même qu’Il a décrété pour certains d’entre eux qu’ils mourraient dans la mécréance ».

Réduite aux seuls versets du scellement, cette charge frôlerait l’objection écartée, grâce à 4:155 et 61:5. Mais dans le corpus admissible tout entier, la réconciliation se paie de la garantie même que la charge invoquait : la justice de 41:46 devient celle d’un débiteur qui ne doit rien, et plus aucun état de choses ne pourrait la démentir. B.

Ce qui renverserait ce verdict : une exégèse de 2:7 qui tranche pour la seule persistance de l’égarement, là où Ibn ʿĀshūr laisse aussi ouverte sa création, et qui rende compte sur cette base du châtiment immense que 2:6 maintient sur l’état scellé ; jointe à une lecture de Bukhārī 6594 et de Muslim 2662c où l’écrit d’avant la naissance enregistre le choix au lieu de le fixer. Le rejet initial serait alors libre, et la rétribution ne porterait que sur lui.

Tension non résolue.Défense : conciliation des variantes et distinction conceptuelle.

Les pièces du dossier · 13