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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Histoire du texte et dogme de la préservation

Cote 46/81

3. Sept révélations, une conservée : les sept aḥruf abandonnés et le multi-texte des qirāʾāt

Les textes.

Bukhārī 4992 (ṣaḥīḥ), conclusion du Prophète après avoir validé les récitations divergentes de ʿUmar et de Hishām b. Ḥakīm sur la sourate al-Furqān : إِنَّ هَذَا الْقُرْآنَ أُنْزِلَ عَلَى سَبْعَةِ أَحْرُفٍ فَاقْرَءُوا مَا تَيَسَّرَ مِنْهُ « Ce Coran a été descendu selon sept aḥruf ; récitez-en donc ce qui vous est aisé ».

Trois lieux du texte coranique illustrent ensuite la divergence des lectures canoniques subsistantes.

Coran 3:146 (texte de Ḥafṣ) : وَكَأَيِّن مِّن نَّبِىٍّ قَـٰتَلَ مَعَهُۥ رِبِّيُّونَ كَثِير « Combien de prophètes ont combattu (qātala), avec eux de nombreux ribbiyyūn (des troupes de fidèles) », avec la lecture concurrente canonique qutila, « ont été tués ».

Coran 2:222 : وَلَا تَقْرَبُوهُنَّ حَتَّىٰ يَطْهُرْن « Ne les approchez pas jusqu’à ce qu’elles soient pures (yaṭhurna, fin du saignement) », face à la lecture canonique yaṭṭahharna, « jusqu’à ce qu’elles se purifient (bain rituel) » : Abū Ḥanīfa fonde sa position sur la première lecture, al-Shāfiʿī sur la seconde.

Coran 5:6 : وَأَرْجُلَكُمْ إِلَى ٱلْكَعْبَيْن « et [lavez] vos pieds (arjulakum, accusatif) jusqu’aux chevilles », face à la lecture canonique arjulikum (génitif), coordonnée à وَٱمْسَحُوا۟ بِرُءُوسِكُم « essuyez vos têtes », d’où le débat laver/essuyer.

La contradiction.
P1

Les sept aḥruf sont tous révélation, validés par le Prophète.

P2

al-Ṭabarī, dans l’introduction de son Tafsīr, écrit que lors de la recension de ʿUthmān la umma a abandonné la lecture selon les six autres aḥruf « jusqu’à ce que leur connaissance disparaisse et que leurs traces s’effacent », ne conservant qu’un seul ḥarf (une seule des sept) par décision de l’imam pour le bien commun.

P3

Sous sa lecture forte, 15:9 garantit que tout ce qui fut révélé comme Coran est intégralement gardé.

P4

Les qirāʾāt canoniques subsistantes divergent avec des conséquences sémantiques et juridiques effectives.

donc

Si P1 et P2 sont vrais, une partie de la révélation reconnue comme telle par le Prophète a été volontairement abandonnée et s’est effacée, ce qui nie P3 sous sa lecture forte. Et P4 montre que ce qui est réellement préservé n’est pas un texte unique mais un multi-texte encadré, dont le lien avec les sept aḥruf révélés demeure conjectural.

La défense de la tradition.

Première voie, celle d’al-Ṭabarī lui-même, partagée par Ibn ʿAbd al-Barr, al-Ṭaḥāwī et Ibn Ḥajar : les sept aḥruf étaient une concession (rukhṣa) destinée à faciliter la récitation aux tribus, jamais une obligation cumulative ; chaque ḥarf portait le dhikr complet, réciter selon un seul a toujours suffi, et en abandonnant six aḥruf devenus source de discorde la umma « n’a pas abandonné ce qu’elle avait l’obligation de préserver ».

Dans l’introduction de son Tafsīr, al-Ṭabarī écarte d’emblée l’abrogation : les six aḥruf « n’ont pas été abrogés puis levés », et la umma n’a pas laissé perdre ce qu’elle avait ordre de garder. L’ordre portait sur le Coran, et le choix du ḥarf lui était laissé, comme Coran 5:89 laisse à qui rompt un serment le choix entre affranchir, nourrir ou vêtir : s’acquitter d’une seule des trois suffit. Le hadith porte lui-même « récitez-en donc ce qui vous est aisé », et Ibn Ḥajar y voit la preuve de cette voie ; du muṣḥaf il ne retient qu’« une partie de ce sur quoi les sept aḥruf divergeaient, non la totalité ».

Le verdict renforce cette voie par un précédent voisin, le naskh al-tilāwa, où la tradition admet déjà que du révélé récité peut être retiré sans violer 15:9, et par la dernière révision annuelle (al-ʿarḍa al-akhīra).

Seconde voie, celle qu’Ibn al-Jazarī donne pour l’avis du plus grand nombre dans al-Nashr, et que reprennent SeekersGuidance et le Yaqeen Institute : le rasm uthmanien, dépourvu de points et de voyelles, recueille ce que sa graphie peut porter des aḥruf et rassemble la dernière révision annuelle ; les dix qirāʾāt mutawātir en portent ce qui subsiste, et rien de ce qui devait être récité n’a disparu.

Le verdict.

Toutes les pièces sont confirmées, la phrase d’al-Ṭabarī comme les variantes et leurs attributions : yaṭṭahharna chez les lecteurs Ḥamza et al-Kisāʾī, et chez le transmetteur Shuʿba, avec conséquence hanafite/shafiite réelle ; arjulikum chez Abū ʿAmr, Ḥamza et le lecteur mecquois Ibn Kathīr, homonyme de l’exégète ; qutila chez Nāfiʿ, Abū ʿAmr et ce même lecteur mecquois, al-Ṭabarī la préférant à qātala.

La charge tombe sous la définition de la tension non résolue. Aucune des deux voies ne produit de texte qui autorise le retrait : la première fonde la licéité de l’abandon sur une option qu’elle lit dans le hadith, la seconde sur une hypothèse touchant ce que la graphie du muṣḥaf peut porter. Et l’abrogation, là où elle a été invoquée, n’a pu être prononcée que par l’accord des hommes : Makkī b. Abī Ṭālib, maître des lectures à Cordoue, doit forger dans son al-Ibāna la catégorie « comme abrogé par consensus », en notant lui-même que l’abrogation du Coran par consensus est contestée. La meilleure synthèse contemporaine ne résout pas davantage l’articulation avec 15:9 : elle la remplace par la providence. Ammar Khatib et Nazir Khan, pour le Yaqeen Institute (« The Origins of the Variant Readings of the Qurʾan »), écrivent que « la Volonté divine a effectivement exclu ces lectures variantes du muṣḥaf de cette umma, et puisque l’histoire est voulue par Dieu, le Coran que nous avons aujourd’hui entre les mains est exactement le Coran que Dieu a voulu que nous ayons ». La promesse de 15:9 n’est nulle part confrontée à ce qui a été laissé de côté.

Les deux voies concèdent le même point, et c’est celui qui coûte : aucune ne soutient que les sept aḥruf subsistent. al-Ṭabarī n’en garde qu’un, Ibn Ḥajar une part de leurs divergences, Ibn al-Jazarī ce que le rasm peut porter ; et pour ce qui a été laissé, ce dernier reprend à son compte la réponse d’al-Ṭabarī. Ce qu’elles ne fixent pas, c’est l’ampleur de ce qui subsiste. Ibn al-Jazarī, qui a donné à la seconde sa forme classique, la tient lui-même pour une conjecture : il reconnaît avoir trouvé le hadith des aḥruf « problématique » pendant quelque trente ans avant d’entrevoir « ce qui est peut-être la réponse correcte, si Allah veut » ; al-Zarqānī recense une douzaine d’interprétations du hadith, et la littérature en compte près de quarante.

Cette seconde voie paie un prix documenté de l’intérieur de la discipline : Shady Nasser (The Transmission of the Variant Readings of the Qurʾān: The Problem of Tawātur and the Emergence of Shawādhdh, Brill, 2013) établit que la transmission des lectures dites mutawātir ne satisfait pas les conditions du tawātur posées par les uṣūlī eux-mêmes, la canonisation ayant procédé par sélection et consensus savant.

Ce n’est pas une contradiction établie, parce que la lecture « 15:9 préserve le dhikr, non chacune des variantes concédées » ne viole pas le sens apparent du verset, qui ne dit rien des aḥruf, et que la voie d’Ibn al-Jazarī tient la dernière révision pour entièrement passée dans le rasm : position invérifiable, mais textuellement possible. Le volet dirigé contre le dogme populaire « un seul Coran identique à la lettre près » relève, lui, de l’objection infondée par la règle d’or de l’audit : la doctrine savante assume la pluralité des lectures.

Ce qui renverserait ce verdict : un fondement textuel indépendant de l’abrogation des aḥruf, c’est-à-dire un texte admissible annonçant leur retrait. La défense n’aurait plus à forger la catégorie « abrogé par consensus », ni à faire prononcer une abrogation par l’accord des hommes.

Tension non résolue.Défense : requalification de la promesse.

Les pièces du dossier · 6