4. Les versets récités puis disparus et la doctrine du naskh al-tilāwa
Les textes.
Plusieurs pièces ṣaḥīḥ documentent des textes révélés et récités comme Coran, absents du muṣḥaf ; les deux premières, instruites in extenso dans le dossier de la lapidation et dans celui des cinq tétées, ne sont rappelées ici que par leur segment décisif.
Bukhārī 6829-6830 (ṣaḥīḥ) : le verset de la lapidation était « parmi ce qu’Allah a fait descendre », فَقَرَأْنَاهَا وَعَقَلْنَاهَا وَوَعَيْنَاهَا « nous l’avons récité, compris et retenu », et ʿUmar en chaire craint qu’on ne s’égare un jour en délaissant « une obligation (farīḍa) qu’Allah a fait descendre ».
Muslim 1452a (ṣaḥīḥ) : à la mort du Prophète, le verset des cinq tétées était encore وَهُنَّ فِيمَا يُقْرَأُ مِنَ الْقُرْآنِ « parmi ce qui est récité du Coran », selon ʿĀʾisha.
Muslim 1050 (ṣaḥīḥ), Abū Mūsā al-Ashʿarī devant les trois cents lecteurs de Bassora qu’il avait convoqués : وَإِنَّا كُنَّا نَقْرَأُ سُورَةً كُنَّا نُشَبِّهُهَا فِي الطُّولِ وَالشِّدَّةِ بِبَرَاءَةَ فَأُنْسِيتُهَا « Nous récitions une sourate que nous comparions en longueur et en véhémence à Barāʾa [la sourate 9, longue de cent vingt-neuf versets], puis j’en fus fait oublier ». Il n’en a retenu qu’une phrase : « si le fils d’Ādam avait deux vallées de biens, il en rechercherait une troisième, et rien ne remplira le ventre du fils d’Ādam sinon la terre » ; il fait le même aveu pour une sourate comparable aux musabbiḥāt, les sourates qui s’ouvrent sur la glorification d’Allah.
Bukhārī 4090 (ṣaḥīḥ) verse une instance distincte : après le massacre de Biʾr Maʿūna, Anas rapporte فَقَرَأْنَا فِيهِمْ قُرْآنًا ثُمَّ إِنَّ ذَلِكَ رُفِعَ « nous récitâmes à leur sujet un Coran, puis cela fut retiré », et le parallèle Bukhārī 4091 (ṣaḥīḥ) dit du même texte qu’il « fut ensuite au nombre des abrogés ». ثُمَّ كَانَ مِنَ الْمَنْسُوخِ
S’y ajoute Bukhārī 5038 (ṣaḥīḥ) : لَقَدْ أَذْكَرَنِي كَذَا وَكَذَا آيَةً كُنْتُ أُنْسِيتُهَا مِنْ سُورَةِ كَذَا وَكَذَا « il m’a rappelé tel et tel verset qu’on m’avait fait oublier de telle et telle sourate ».
Et deux versets coraniques mobilisés par la défense : 2:106, مَا نَنسَخْ مِنْ ءَايَةٍ أَوْ نُنسِهَا نَأْتِ بِخَيْرٍ مِّنْهَآ أَوْ مِثْلِهَآ « Tout verset que Nous abrogeons ou que Nous faisons oublier, Nous en apportons un meilleur ou un semblable », et 15:9 (la promesse de garde du Rappel).
Sur cette promesse, al-Rāzī rapporte des ashʿarites, dans Mafātīḥ al-Ghayb : وَالْحِفْظُ لَا مَعْنَى لَهُ إِلَّا أَنْ يَبْقَى مَصُونًا مِنَ الزِّيَادَةِ وَالنُّقْصَانِ « la garde n’a pas d’autre sens que de rester préservé de l’ajout et du retranchement », et وَلَوْ جَازَ أَنْ يُظَنَّ بِالصَّحَابَةِ أَنَّهُمْ زَادُوا لَجَازَ أَيْضًا أَنْ يُظَنَّ بِهِمُ النُّقْصَانُ، وَذَلِكَ يُوجِبُ خُرُوجَ الْقُرْآنِ عَنْ كَوْنِهِ حُجَّةً « s’il était permis de supposer aux compagnons qu’ils ont ajouté, il serait permis aussi de leur supposer le retranchement, et cela fait sortir le Coran de son statut de preuve ».
La contradiction.
Sous la lecture forte de 15:9, que porte al-Rāzī et que l’orthodoxie contemporaine reprend (IslamQA, fatwa anglaise 13804, « pas une lettre altérée »), rien de ce qui fut révélé comme Coran n’a été perdu.
Le corpus ṣaḥīḥ documente lui-même la disparition de textes révélés et récités comme Coran, du verset de la lapidation aux sourates oubliées d’Abū Mūsā.
Le critère qui distingue « verset abrogé par Allah » de « verset perdu par les hommes » est le même des deux côtés : l’absence du muṣḥaf.
La préservation intégrale n’est maintenue qu’en redéfinissant son objet : n’est préservé que ce qui devait rester, et la garantie devient invérifiable.
La défense de la tradition.
Le naskh al-tilāwa, abrogation de la récitation avec ou sans maintien du statut légal, est une catégorie interne assumée des ʿulūm al-Qurʾān, les sciences du Coran (al-Suyūṭī, al-Itqān, nawʿ 47, le chapitre des versets abrogeants et abrogés ; al-Zarkashī, al-Burhān), non un aveu de perte, et il dispose d’un appui coranique indépendant : 2:106 (« ou que Nous faisons oublier ») et 87:6-7 سَنُقْرِئُكَ فَلَا تَنسَىٰٓ إِلَّا مَا شَآءَ ٱللَّهُ « Nous te ferons réciter et tu n’oublieras pas, sauf ce qu’Allah veut ».
Le retrait du texte récité est donc présenté comme un acte divin délibéré, dont le passif de Muslim 1050 (unsītuhā, « j’en fus fait oublier ») et le rufiʿa (« cela fut retiré ») de Bukhārī 4090 porteraient la marque, Bukhārī 5038 montrant le mécanisme à l’œuvre du vivant du Prophète. Sur la pièce la plus dure, la défense propre d’al-Nawawī, une abrogation ultime apprise avec retard, est instruite au dossier des cinq tétées (Muslim 1452a).
La position contemporaine (IslamQA, Islamweb) synthétise : 15:9 concerne le corpus final voulu par Dieu, non chaque énoncé jamais révélé, et la umma a transmis par tawātur exactement ce qui devait rester.
Al-Rāzī lui-même laisse à la défense une prise. Il pose de lui-même l’objection : pourquoi les compagnons ont-ils dû collecter le Coran, si Allah en avait promis la garde ? Sa réponse est que leur collecte fut l’un des moyens de cette garde.
Il lui en refuse une autre. Du pronom de 15:9, لَهُۥ لَحَٰفِظُونَ « Nous en sommes les gardiens », il donne deux lectures, l’une visant le Rappel et l’autre Muḥammad ; mais il tranche pour la première, أَرْجَحُ الْقَوْلَيْنِ وَأَحْسَنُهُمَا مُشَابَهَةً لِظَاهِرِ التَّنْزِيلِ « la plus prépondérante des deux, et la plus proche du sens apparent de la révélation ». La promesse porte donc bien sur le texte.
Le verdict verse une pièce en faveur de la défense : sur le dit des « deux vallées », le seul fragment qu’Abū Mūsā ait retenu, Bukhārī 6440 fait dire à Ubayy كُنَّا نَرَى هَذَا مِنَ الْقُرْآنِ حَتَّى نَزَلَتْ أَلْهَاكُمُ التَّكَاثُرُ « nous tenions cela pour du Coran, jusqu’à ce que descende : la course à l’abondance vous distrait » (102:1, l’ouverture d’al-Takāthur). La fin de ce statut tient donc à un événement nommé, survenu du vivant du Prophète, et le dossier de la sourate oubliée des deux vallées écarte l’objection sur ce motif. Le propos d’Ubayy ne porte cependant que sur ce fragment : les deux sourates qu’Abū Mūsā dit avoir été descendues restent sans attestation de leur retrait.
En repli, al-Bāqillānī : la coranicité ne s’établit que par tawātur, des rapports isolés ne prouvent aucune perte.
Le verdict.
La contradiction établie est exclue par la règle d’or : la tradition ne prétend pas que tout ce qui fut jamais révélé figure dans le muṣḥaf, et 2:106 (le verset de l’abrogation) fournit un ancrage textuel réel, indépendant et antérieur à la polémique ; la conjonction des prémisses n’est pas insatisfiable dans les règles internes du corpus. Mais le juge retient que le naskh al-tilāwa sauve la préservation au sens interne et l’abandonne au sens apologétique. Trois coûts sont caractérisés.
Premièrement, la promesse, jugée au standard que la tradition s’est elle-même fixé (« pas une lettre altérée », préservation vérifiable comme preuve d’origine divine), devient invérifiable par construction : toute disparition est requalifiée en retrait voulu, le critère du retrait étant précisément l’absence constatée.
Deuxièmement, Muslim 1452a force la tradition à admettre, par la voix d’al-Nawawī, que la délimitation du récitable fut achevée par consensus communautaire après la mort du Prophète, sans annonce prophétique attestée.
Troisièmement, une farīḍa « descendue par Allah », selon les mots de ʿUmar, demeure juridiquement contraignante tout en étant introuvable dans le dhikr gardé.
La marque grammaticale du retrait divin, le passif de l’oubli, établit moins que la défense n’en tire, et Bukhārī 5038 le montre. Un homme y récite dans la nuit, et le Prophète retrouve par lui des versets qu’on lui avait fait oublier : l’oubli est réparé, non consommé, et rien n’y sépare le retrait définitif de l’oubli passager.
Le repli d’al-Bāqillānī est plus coûteux encore que la défense principale. Il sauve 15:9 en refusant à des rapports isolés la force d’établir qu’un texte fut jamais Coran, au prix de tenir pour erronées les caractérisations que ʿUmar, ʿĀʾisha, Abū Mūsā et Anas donnent eux-mêmes de ces textes. Et il retire au naskh al-tilāwa son objet, cette catégorie supposant établi ce que le repli refuse d’établir : les deux défenses ne peuvent pas être tenues ensemble.
Chaque prémisse a été vérifiée, chaque défense entendue dans sa version la plus forte : B caractérisé sur le faisceau, une promesse que toute disparition vient confirmer ne pouvant plus servir de preuve.
Ce qui renverserait ce verdict : une annonce prophétique attestée du retrait, pour au moins l’une des pièces du faisceau : la disparition cesserait d’être à elle-même son propre critère, et la promesse redeviendrait vérifiable au standard que la tradition lui fixe.
Tension non résolue.Défense : abrogation chronologique.
Les pièces du dossier · 11
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