2. Le codex d’Ibn Masʿūd et les frontières du canon
Les textes.
Bukhārī 4999 (ṣaḥīḥ) : خُذُوا الْقُرْآنَ مِنْ أَرْبَعَةٍ مِنْ عَبْدِ اللَّهِ بْنِ مَسْعُودٍ وَسَالِمٍ وَمُعَاذٍ وَأُبَىِّ بْنِ كَعْبٍ « Prenez le Coran de quatre : de ʿAbd Allāh b. Masʿūd, Sālim, Muʿādh et Ubayy b. Kaʿb » ; Ibn Masʿūd est nommé en premier.
Bukhārī 4977 (ṣaḥīḥ) : سَأَلْتُ أُبَىَّ بْنَ كَعْبٍ قُلْتُ يَا أَبَا الْمُنْذِرِ إِنَّ أَخَاكَ ابْنَ مَسْعُودٍ يَقُولُ كَذَا وَكَذَا فَقَالَ أُبَىٌّ سَأَلْتُ رَسُولَ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم فَقَالَ لِي قِيلَ لِي فَقُلْتُ « J’interrogeai Ubayy b. Kaʿb : ô Abū al-Mundhir, ton frère Ibn Masʿūd dit ceci et cela [au sujet des muʿawwidhatayn, les deux sourates protectrices]. Ubayy dit : j’interrogeai l’Envoyé d’Allah, et il me dit : “Il m’a été dit, et j’ai dit” ».
Ce que recouvre cet euphémisme, c’est la position d’Ibn Masʿūd sur ces deux sourates : Bukhārī la rapporte à mots couverts, mais les rapports parallèles du Musnad d’Aḥmad, gradés ṣaḥīḥ par Ibn Ḥajar dans le Fatḥ al-Bārī, la donnent explicitement : Ibn Masʿūd grattait les muʿawwidhatayn de son muṣḥaf et disait qu’elles ne font pas partie du Livre d’Allah. Cette formulation explicite vient donc des parallèles, non de l’arabe de Bukhārī, qui ne porte que l’euphémisme.
Muslim 2462 (ṣaḥīḥ) : لَقَدْ قَرَأْتُ عَلَى رَسُولِ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم بِضْعًا وَسَبْعِينَ سُورَةً « J’ai certes récité devant l’Envoyé d’Allah soixante-dix et quelques sourates », dans le contexte de son refus de remettre son muṣḥaf, avec l’allusion coranique وَمَنْ يَغْلُلْ يَأْتِ بِمَا غَلَّ يَوْمَ الْقِيَامَةِ « quiconque dissimule apportera ce qu’il a dissimulé au jour de la résurrection » ; aucun compagnon présent ne le contredit.
En contexte seulement, Tirmidhī 3104 (ḥasan ṣaḥīḥ) : يَا أَهْلَ الْعِرَاقِ اكْتُمُوا الْمَصَاحِفَ « Ô gens d’Irak, cachez les maṣāḥif [les exemplaires écrits du Coran qui sont chez vous] ».
La contradiction.
Le Prophète nomme Ibn Masʿūd en tête des quatre référents auprès de qui il ordonne de prendre le Coran.
Ce même référent, selon des rapports que le commentateur le plus autorisé de Bukhārī tient pour explicites et ṣaḥīḥ, niait le statut coranique des sourates 113 et 114 et les grattait de son muṣḥaf.
(doctrine) : l’appartenance de chaque sourate au Coran est établie par tawātur et fait l’objet d’un consensus sans faille depuis l’origine.
La disjonction est alors la suivante : ou bien les rapports ṣaḥīḥ sur Ibn Masʿūd sont faux, ce qui ruine localement la méthode du hadith ; ou bien le périmètre exact du canon ne faisait pas l’objet d’un consensus immédiat et unanime, y compris chez celui que le Prophète nomme en tête de ces quatre référents, ce qui contredit la version reçue de la préservation comme fait porté par un tawātur sans dissidence.
La défense de la tradition.
Quatre réponses classiques, qui s’excluent mutuellement. Al-Nawawī (Sharḥ al-Muhadhdhab) invoque le consensus des musulmans sur l’appartenance au Coran des muʿawwidhatayn et de la sourate liminaire, al-Fātiḥa, et tranche que ce qui est rapporté d’Ibn Masʿūd « est faux et non authentique » ; Ibn Ḥazm (al-Muḥallā) l’avait dit avant lui. Al-Bāqillānī (al-Intiṣār li-l-Qurʾān) tient le rapport pour établi mais lui refuse son sens apparent : Ibn Masʿūd ne niait pas la nature révélée des muʿawwidhatayn, il refusait de les inscrire dans son muṣḥaf, et le « Livre d’Allah » des rapports désigne alors le codex, non le Coran. Ibn Qutayba (Taʾwīl Mushkil al-Qurʾān) accorde au contraire l’erreur : voyant le Prophète chercher protection par ces deux sourates comme par d’autres formules, Ibn Masʿūd les crut étrangères au Coran ; les hommes conjecturent et faillissent, écrit-il, et si cela est arrivé aux prophètes, à plus forte raison aux autres.
Ibn Ḥajar (Fatḥ al-Bārī 8/743) répond à al-Nawawī que les rapports sont explicites et ṣaḥīḥ et que والطعن في الروايات الصحيحة بغير مستند لا يقبل « attaquer des rapports authentiques sans appui n’est pas recevable » ; il propose qu’Ibn Masʿūd exigeait une confirmation prophétique qu’il n’avait pas encore reçue et se serait rallié ensuite.
La version la plus forte de la défense s’assemble ailleurs. Al-Ṭaḥāwī (Sharḥ Mushkil al-Āthār) relevait déjà que la réponse d’Ubayy n’établit pas que les deux sourates sont du Coran, ni ne les en retranche, et Ibn Ḥajar accorde qu’elle ne dit pas ce qu’elle vise. Makkī b. Abī Ṭālib (mort en 1045) puis al-Biqāʿī (mort en 1480) en tirent que le désaccord ne portait que sur le premier mot des deux sourates, قُلْ, « dis » : ce qui fut dit au Prophète, et qu’il redit, c’est ce mot-là. La version d’al-Ḥumaydī porte d’ailleurs la réponse du Prophète avec ce mot exprimé. Ibn Masʿūd aurait alors tenu les deux sourates pour révélées, et leur premier mot pour ajouté. La synthèse de l’ICRAA y joint les chaînes de récitation issues de sa propre école (ʿĀṣim via Zirr, Ḥamza, al-Kisāʾī), qui transmettent toutes les muʿawwidhatayn et al-Fātiḥa, absente elle aussi de son codex : le consensus final sur le canon est réel et massif.
Le verdict.
Les pièces sont confirmées, y compris le fait qu’Ibn Ḥajar grade bien ṣaḥīḥ les rapports explicites contre la dénégation d’al-Nawawī : le désaccord entre défenseurs est réel et documenté. La disjonction de la charge tient, puisque le commentateur le plus autorisé de Bukhārī choisit lui-même la seconde branche : du consensus qu’invoque al-Nawawī, il écrit إن أراد شموله لكل عصر فهو مخدوش « s’il entend qu’il vaut pour toute époque, il est entamé », et ne le tient pour recevable qu’une fois fixé.
Bukhārī 5005 renforce le tableau : Ubayy, autre référent désigné, refuse de délaisser ce qu’il a entendu du Prophète pendant que les compagnons délaissent une partie de ce qu’il dit, écart que le hadith même range sous l’abrogation en citant 2:106.
La lecture qui restreint le désaccord au premier mot des deux sourates est la meilleure défense disponible : elle seule tire parti de la réponse d’Ubayy, que les autres laissent sans emploi. Elle se paie deux fois. Al-Biqāʿī reconnaît lire contre le sens apparent de ces rapports, et ce sens apparent est celui que retient Ibn Ḥajar en les gradant ṣaḥīḥ. Elle vient tard, ensuite : Makkī b. Abī Ṭālib écrit quatre siècles après les faits, al-Biqāʿī huit, et ni al-Nawawī ni Ibn Ḥajar, qui affrontent la difficulté de front, ne l’ont retenue.
Les chaînes de récitation, elles, prouvent un consensus final sans rien dire de son point de départ, et le ralliement d’Ibn Masʿūd n’est attesté que par un rapport d’al-Ṭabarānī dont la chaîne passe par un transmetteur tenu pour faible, et qu’Ibn Ḥajar signale comme une confusion possible avec le rapport de Zirr : hors du corpus admissible, il ne fonde rien. Les quatre réponses classiques s’entre-excluent enfin : al-Nawawī nie l’authenticité, ce qui serait une fuite ; al-Bāqillānī nie le sens apparent contre la lettre des rapports ; Ibn Qutayba accorde l’erreur d’un compagnon ; Ibn Ḥajar accorde les faits et conjecture une rétractation.
La disjonction n’est pas une construction de l’audit. Sur les refus prêtés à Ibn Masʿūd, al-Fātiḥa comme les muʿawwidhatayn, al-Rāzī (Mafātīḥ al-Ghayb, dans les questions qui ouvrent son commentaire d’al-Fātiḥa) écrit que la chose est « de la plus grande difficulté », et il en pose les deux branches. Ou bien la transmission massive du statut coranique d’al-Fātiḥa était acquise du temps des compagnons, et Ibn Masʿūd la connaissait, si bien que son refus « entraîne la mécréance ou un défaut de raison ». Ou bien elle ne l’était pas, et إِنَّ نَقْلَ الْقُرْآنِ لَيْسَ بِمُتَوَاتِرٍ فِي الْأَصْلِ وَذَلِكَ يُخْرِجُ الْقُرْآنَ عَنْ كَوْنِهِ حُجَّةً يَقِينِيَّةً « la transmission du Coran n’est pas massive à l’origine, et cela ôte au Coran d’être une preuve certaine ». Il s’en sort en tenant le rapport pour mensonger, c’est-à-dire par la voie qu’Ibn Ḥajar refuse.
Ibn Ḥajar dénoue autrement, en séparant la transmission massive d’un texte et sa réception par un homme : les deux sourates étaient transmises massivement du temps d’Ibn Masʿūd sans que cette transmission lui fût parvenue. C’est ce qui retient le verdict en deçà de la contradiction établie : un désaccord individuel résorbé n’invalide pas le tawātur global des sourates, et la tradition savante (al-Suyūṭī, Ibn Ḥajar) discute ces rapports ouvertement, si bien que la doctrine ne prétend pas uniformément l’absence de toute dissidence.
Ce qui renverserait ce verdict : l’établissement que le désaccord n’a jamais porté que sur le premier mot des deux sourates, qui retirerait à P2 son objet, ou une critique documentée des chaînes portant les rapports explicites, qui donnerait raison à al-Nawawī contre Ibn Ḥajar.
Tension non résolue.Défense : conciliation des variantes.
Les pièces du dossier · 6
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