6. Où va le soleil quand il se couche ?
Les textes.
Bukhārī 3199 (ṣaḥīḥ, Kitāb badʾ al-khalq ; parallèle Muslim 159) : قَالَ النَّبِيُّ صلى الله عليه وسلم لأَبِي ذَرٍّ حِينَ غَرَبَتِ الشَّمْسُ تَدْرِي أَيْنَ تَذْهَبُ قُلْتُ اللَّهُ وَرَسُولُهُ أَعْلَمُ قَالَ فَإِنَّهَا تَذْهَبُ حَتَّى تَسْجُدَ تَحْتَ الْعَرْشِ فَتَسْتَأْذِنَ فَيُؤْذَنَ لَهَا وَيُوشِكُ أَنْ تَسْجُدَ فَلاَ يُقْبَلَ مِنْهَا وَتَسْتَأْذِنَ فَلاَ يُؤْذَنَ لَهَا يُقَالُ لَهَا ارْجِعِي مِنْ حَيْثُ جِئْتِ فَتَطْلُعُ مِنْ مَغْرِبِهَا فَذَلِكَ قَوْلُهُ تَعَالَى وَالشَّمْسُ تَجْرِي لِمُسْتَقَرٍّ لَهَا « Le Prophète, qu’Allah le bénisse et le salue, dit à Abū Dharr au coucher du soleil : sais-tu où il va ? Je dis : Allah et Son messager savent mieux. Il dit : il va jusqu’à se prosterner sous le Trône, puis demande permission et elle lui est accordée ; il est près de se prosterner sans que cela soit accepté de lui, et de demander permission sans qu’elle lui soit accordée ; il lui sera dit : retourne d’où tu es venu, et il se lèvera de son couchant. Tel est [le sens de] Sa parole, Exalté soit-Il : et le soleil court vers un lieu d’arrêt qui est sien ».
Coran 36:38 : وَٱلشَّمْسُ تَجْرِى لِمُسْتَقَرٍّ لَّهَا ۚ ذَٰلِكَ تَقْدِيرُ ٱلْعَزِيزِ ٱلْعَلِيم « Et le soleil court vers un lieu d’arrêt (mustaqarr) qui est sien : telle est la détermination du Puissant, de l’Omniscient ».
La contradiction.
Le hadith répond à une question de lieu (« où va-t-il ? »), posée au moment du coucher, par un trajet avec terminus (tadhhabu ḥattā : il va jusqu’à se prosterner sous le Trône), une permission demandée et accordée chaque nuit, puis un refus qui viendra une fois et sera suivi d’un lever à l’ouest ; il se donne lui-même comme le tafsīr de 36:38, la course du soleil vers son mustaqarr.
Fait établi : le coucher du soleil est un phénomène local continu dû à la rotation terrestre ; à chaque instant le soleil se couche quelque part et se lève ailleurs, et il n’existe aucun moment où le soleil « est parti » et doit « demander à se relever ».
La séquence coucher, départ, prosternation, permission, lever présuppose un cycle jour-nuit unique et absolu, incompatible avec P2.
La défense de la tradition.
La voie décisive est fixée par al-Khaṭṭābī (mort en 998) dans ses Aʿlām al-ḥadīth, et al-Bayhaqī la reproduit longuement dans al-Asmāʾ wa-l-ṣifāt. Sur le lieu d’arrêt sous le Trône, al-Khaṭṭābī écrit : فلا ينكر أن يكون لها استقرار ما تحت العرش من حيث لا ندركه ولا نشاهده، وإنما أخبر عن غيب فلا نكذب به ولا نكيفه، لأن علمنا لا يحيط به « il n’est pas à nier qu’il ait sous le Trône quelque lieu d’arrêt, d’une manière que nous n’atteignons ni n’observons ; ce dont il a été donné nouvelle là est un invisible (ghayb), et nous ne le démentons pas et nous n’en demandons pas le comment, car notre science ne l’embrasse pas ». Sur la prosternation, il la situe au moment où le soleil passe à l’aplomb du Trône dans son parcours, rappelle que le Coran attribue déjà au soleil et à la lune une prosternation devant Dieu, ce qu’énonce 22:18, et conclut : وليس في سجودها لربها تحت العرش ما يعوقها عن الدأب في سيرها « il n’y a rien, dans sa prosternation à son Seigneur sous le Trône, qui l’empêche de persévérer dans sa course ».
Le même auteur écarte d’avance l’objection tirée de Coran 18:86, où Dhū-l-Qarnayn trouve le soleil « se couchant dans une source boueuse » : لأن المذكور في الآية إنما هو نهاية مدرك البصر إياها حال الغروب، ومصيرها تحت العرش للسجود إنما هو بعد غروبها فيما دل عليه لفظ الخبر « car ce que mentionne le verset n’est que la limite de ce que l’œil atteint du soleil à l’instant du coucher, tandis que son passage sous le Trône pour la prosternation ne vient qu’après son coucher, selon ce qu’indique la lettre du récit ». Le coucher est donc, chez lui, un fait d’observateur ; la prosternation est un second événement, qui le suit.
La harmonisation classique existe ainsi, mais à l’intérieur d’une cosmologie entièrement matérielle. Ibn Kathīr, sur 36:38, écrit du soleil : وهي أينما كانت فهي تحت العرش وجميع المخلوقات ؛ لأنه سقفها « où qu’il soit, il est sous le Trône, comme l’est toute la création, car le Trône en est le toit », puis place la prosternation au milieu de la nuit, quand le soleil, dans sa quatrième sphère, se trouve au plus loin du Trône et demande la permission de se lever. Le voisinage immédiat montre de quel Trône il s’agit : وليس بكرة كما يزعمه كثير من أرباب الهيئة ، وإنما هو قبة ذات قوائم تحمله الملائكة ، وهو فوق العالم مما يلي رءوس الناس « ce n’est pas une sphère, comme le prétendent beaucoup d’astronomes, mais une coupole à piliers que portent les anges, au-dessus du monde, au-dessus des têtes des hommes ».
La lecture la plus économe est celle qu’ouvre Ibn Ḥajar dans le Fatḥ al-Bārī, et elle ne demande au soleil aucun déplacement. Il rapporte d’abord d’Ibn al-ʿArabī que des commentateurs entendaient la prosternation comme وتأوله قوم على ما هي عليه من التسخير الدائم « la sujétion permanente où il se trouve », puis ajoute pour son compte : ويحتمل أن يكون المراد بالسجود سجود من هو موكل بها من الملائكة، أو تسجد بصورة الحال فيكون عبارة عن الزيادة في الانقياد والخضوع في ذلك الحين « il se peut que la prosternation visée soit celle des anges qui en ont la charge, ou qu’il se prosterne par l’état même où il est, ce qui serait une façon de dire le surcroît de soumission et d’abaissement en cet instant ».
Le verset, de son côté, n’a jamais été verrouillé par le hadith. al-Ṭabarī glose le mustaqarr par le lieu du repos du soleil et s’appuie sur le hadith pour le faire, mais la recension qu’il en donne le fait se prosterner devant son Seigneur, فإنها تذهب فتسجد بين يدي ربها sans nommer le Trône, et il range à côté deux autres lectures : celle de Qatāda, un temps unique que le soleil ne dépasse pas, et celle qui fait du lieu d’arrêt l’extrême des couchants. al-Nawawī, sur Muslim 159, rapporte le même partage sans trancher et attribue à al-Zajjāj le choix de la lecture temporelle, qui fait du mustaqarr le terme du monde ; il tient pour sa part la prosternation pour réelle, opérée par un discernement que Dieu crée dans le soleil. al-Rāzī, enfin, commente longuement 36:38 sans mentionner ni le Trône ni le hadith, énumère les sens possibles du mot, temporels puis spatiaux, et retient celui-ci : المختار هو أن المراد من المستقر المكان أي تجري لبلوغ مستقرها وهو غاية الارتفاع والانخفاض « le sens retenu est que le lieu d’arrêt désigne un lieu : le soleil court jusqu’à atteindre son lieu d’arrêt, qui est l’extrême de son élévation et de son abaissement », c’est-à-dire les solstices.
Positions contemporaines : IslamQA, fatwa arabe 176375, tient la prosternation sous le Trône pour un fait d’invisible dont nul ne connaît la modalité, et rappelle que les savants tenaient la terre et les orbes pour sphériques ; elle écarte comme ziyāda défectueuse la version « source d’eau chaude », que son transmetteur unique rend suspecte et qui n’est dans aucun des deux Ṣaḥīḥ. Islamweb, fatwa arabe 99520, lit le coucher du hadith comme la disparition du soleil aux regards, en quelque lieu que l’observateur se tienne, et soutient qu’il peut se prosterner sous le Trône sans être absent de toute la terre.
Le verdict.
La charge tient dans son noyau. Les commentateurs qui affrontent le hadith de front le lisent comme un récit : Ibn Kathīr place la prosternation au milieu de la nuit et y fait demander la permission de se lever, et Ibn Ḥajar écrit que وظاهر الحديث أن المراد بالاستقرار وقوعه في كل يوم وليلة عند سجودها « le sens apparent du hadith est que le lieu d’arrêt survient chaque jour et chaque nuit, au moment de la prosternation », ajoutant que le récit oppose un démenti à qui fait de ce lieu d’arrêt l’extrême de la hauteur atteinte par le soleil. Ce cycle nocturne unique est incompatible avec le coucher local et continu.
Mais la contradiction établie est réservée aux charges qu’aucune réconciliation connue ne résout sans forcer le sens apparent, sans hypothèse ad hoc dépourvue d’appui textuel, ou sans déplacer le problème, et la condition n’est pas remplie. Celle d’al-Khaṭṭābī est antérieure de neuf siècles au problème moderne, donc non forgée pour lui, et elle s’appuie sur un verset, 22:18, qui prête au soleil une prosternation sans lieu ni heure. Ibn Ḥajar en tire deux formes qui ne coûtent rien à l’astronomie, la prosternation des anges chargés du soleil et la prosternation par l’état. Et le verset se lit sans le hadith chez al-Zajjāj comme chez al-Rāzī, qui retient précisément la lecture qu’Ibn Ḥajar écarte. La tradition disposait au demeurant du fait qui fait la difficulté : al-Rāzī tire des observations d’éclipses, en commentant Coran 18:86, que le début de la nuit chez les uns est le début du jour chez les autres, et que le soleil est levé quelque part à toute heure.
Le coût reste élevé. La réponse du Prophète cesse de répondre à la question posée : on demandait où va le soleil, et une prosternation par l’état ne va nulle part. Le cycle quotidien de la permission demandée et accordée perd son référent, et la clause qui annonce le refus à venir perd le sien. Ce déplacement sauve le texte en le retirant du monde où la question avait été posée. Tension non résolue confirmée sur les deux volets, le trajet nocturne du soleil et sa prosternation.
Ce qui renverserait ce verdict : une lecture classique qui rende compte du cycle nocturne de demande de permission sans le priver de référent, c’est-à-dire qui tienne ensemble le coucher local et continu et la scène que le hadith décrit, au lieu de la déplacer dans le ghayb ou dans le langage de l’apparence.
Tension non résolue.Défense : renvoi à l’invérifiable.
Les pièces du dossier · 5
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