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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Cosmologie et astronomie

Cote 10/81

5. Les étoiles, lampes du ciel le plus proche et projectiles contre les démons

Les textes.

Ce dossier est porté par une convergence entre le Coran et le hadith ṣaḥīḥ, et cette convergence fait partie de la charge.

Coran 67:5 : وَلَقَدْ زَيَّنَّا ٱلسَّمَآءَ ٱلدُّنْيَا بِمَصَـٰبِيحَ وَجَعَلْنَـٰهَا رُجُومًا لِّلشَّيَـٰطِين « Nous avons orné le ciel le plus proche de lampes et Nous en avons fait des projectiles contre les démons ».

Coran 37:6-10 : إِنَّا زَيَّنَّا ٱلسَّمَآءَ ٱلدُّنْيَا بِزِينَةٍ ٱلْكَوَاكِب وَحِفْظًا مِّن كُلِّ شَيْطَـٰنٍ مَّارِد … إِلَّا مَنْ خَطِفَ ٱلْخَطْفَةَ فَأَتْبَعَهُۥ شِهَابٌ ثَاقِب « Nous avons orné le ciel le plus proche d’un ornement : les astres, et protection contre tout démon rebelle … sauf celui qui saisit au vol une bribe : le poursuit alors un météore perçant ».

Coran 72:8-9 : وَأَنَّا لَمَسْنَا ٱلسَّمَآءَ فَوَجَدْنَـٰهَا مُلِئَتْ حَرَسًا شَدِيدًا وَشُهُبًا وَأَنَّا كُنَّا نَقْعُدُ مِنْهَا مَقَـٰعِدَ لِلسَّمْعِ ۖ فَمَن يَسْتَمِعِ ٱلْـَٔانَ يَجِدْ لَهُۥ شِهَابًا رَّصَدًا « Nous avons frôlé le ciel et l’avons trouvé rempli de gardes sévères et de météores ; nous nous y asseyions sur des sièges pour écouter, mais quiconque écoute à présent trouve un météore aux aguets ».

Enfin le hadith de Muslim 2229 (ṣaḥīḥ, Kitāb al-salām) : رُمِيَ بِنَجْمٍ فَاسْتَنَارَ … فَإِنَّهَا لاَ يُرْمَى بِهَا لِمَوْتِ أَحَدٍ وَلاَ لِحَيَاتِهِ … فَتَخْطَفُ الْجِنُّ السَّمْعَ فَيَقْذِفُونَ إِلَى أَوْلِيَائِهِمْ وَيُرْمَوْنَ بِهِ « Une étoile fut lancée et s’illumina … elles ne sont lancées ni pour la mort de quiconque ni pour sa naissance … les djinns dérobent l’écoute et la jettent à leurs alliés, et on leur lance [ce météore] ».

Devant ce phénomène observé par les compagnons, le Prophète corrige la croyance de la Jāhiliyya (une étoile lancée pour la mort ou la naissance d’un grand homme) et rattache le tir aux djinns qui dérobent l’écoute des décrets célestes.

La contradiction.
P1

Le corpus fait des lampes qui ornent le ciel le plus proche des projectiles contre les démons, le pronom de jaʿalnāhā (« Nous les avons faites ») renvoyant aux lampes.

P2

L’exégèse en tire une doctrine : Qatāda, rapporté par al-Ṭabarī et Ibn Kathīr, énonce que les étoiles ont été créées pour trois choses, ornement du ciel, projectiles contre les démons et repères pour se guider, formule qu’al-Bukhārī reprend en titre de chapitre.

P3

Muslim 2229 identifie l’étoile filante visible au lapidage des écouteurs, et 72:8-9 situe un renforcement de la garde céleste à l’époque de la révélation.

P4

Fait établi : les étoiles filantes sont des débris se consumant dans la haute atmosphère, sans lien physique avec les étoiles ; elles ne visent rien, surviennent en essaims prévisibles et étaient identiques avant l’islam.

donc

L’origine et la fonction que le corpus assigne au phénomène, tel que la tradition l’identifie elle-même, sont incompatibles avec sa nature établie.

La défense de la tradition.

La tradition dissocie l’astre et le projectile, et elle le fait pour répondre à l’objection même que la charge porte. Al-Rāzī, sur 67:5, pose d’abord la difficulté : orner le ciel d’astres demande qu’ils demeurent, en faire des projectiles demande qu’ils disparaissent. Sa réponse : ليس معنى رجم الشياطين هو أنهم يرمون بأجرام الكواكب ، بل يجوز أن ينفصل من الكواكب شعل ترمى الشياطين بها ، وتلك الشعل هي الشهب ، وما ذاك إلا قبس يؤخذ من نار والنار باقية « lapider les démons ne veut pas dire qu’on les frappe avec les corps des astres ; il se peut que des flammes se détachent des astres et que les démons en soient frappés, et ces flammes sont les météores : ce n’est là qu’un tison pris à un feu, et le feu demeure ». Ibn Kathīr sur 67:5 fait le même partage : عاد الضمير في قوله وجعلناها على جنس المصابيح لا على عينها ؛ لأنه لا يرمي بالكواكب التي في السماء ، بل بشهب من دونها ، وقد تكون مستمدة منها ، والله أعلم « le pronom de wa-jaʿalnāhā (« et Nous les avons faites ») revient au genre des lampes, non à leurs individus, car on ne lance pas les astres qui sont au ciel, mais des météores au-dessous d’eux ; il se peut qu’ils en soient tirés, et Allah sait mieux ». La dissociation de l’astre et du météore est donc classique, et l’idée que le second serait tiré du premier n’est chez l’un comme chez l’autre qu’une possibilité laissée ouverte.

IslamQA (fatwas arabes 243871 et 238949) ajoute l’argument lexical qui porte le verdict : en arabe classique, najm, kawkab, shihāb et maṣābīḥ se recouvrent et désignent tout corps céleste lumineux, météores compris. 67:5 se lirait « Nous avons orné le ciel de luminaires et fait de membres de ce genre des projectiles », sans affirmer que les étoiles fixes sont lancées. Cet argument a un appui interne réel : Muslim 2229 appelle lui-même le météore observé najm. S’y ajoute la lecture par la fonction du ghayb : le mécanisme physique est naturel, la cible seule est invisible et hors d’atteinte de l’observation. Al-Rāzī tire du même verset une seconde lecture, où les astres sont faits ظنونا ورجوما بالغيب لشياطين الإنس وهم الأحكاميون من المنجمين « conjectures et suppositions sur l’invisible pour les démons d’entre les hommes, c’est-à-dire les astrologues » : le projectile matériel disparaît alors de 67:5.

L’explication naturelle du phénomène, la tradition l’a rencontrée. Al-Rāzī recense neuf objections contre le lapidage, et la première est que la chute des astres figure déjà dans les livres des philosophes anciens, qui l’expliquent par une vapeur sèche montée de la terre et enflammée dans la haute région. Sa réponse ne conteste pas cette cause : لا ننكر أن هذه الشهب كانت موجودة قبل مبعث النبي « nous ne nions pas que ces météores existaient avant la mission du Prophète ». Ils y étaient pour d’autres causes, poursuit-il, ce qui n’interdit pas qu’après la mission ils se produisent aussi pour une autre cause, qui est de repousser les djinns. Deux causes se partagent alors le même effet, et la seconde échappe à l’observation.

Contre l’objection historique tirée de 72:8-9, où les djinns trouvent le ciel désormais gardé, la défense dispose enfin d’un jamʿ classique largement documenté. Ibn Qutayba, Ibn Baṭṭāl, al-Suhaylī, al-Qurṭubī, al-Rāzī et Ibn Kathīr tiennent que le lapidage existait déjà avant l’islam, la poésie préislamique décrivant l’astre qui tombe, et qu’il s’est intensifié à la mission. Al-Rāzī tranche pour cette voie : وهو الأقرب إلى الصواب أن هذه الشهب كانت موجودة قبل المبعث إلا أنها زيدت بعد المبعث وجعلت أكمل وأقوى « et c’est la position la plus proche du vrai : ces météores existaient avant la mission, sinon qu’ils furent augmentés après elle et rendus plus complets et plus forts ». Ibn Ḥajar (Fatḥ al-Bārī) qualifie cette conciliation de « jamʿ ḥasan », bonne conciliation.

Le verdict.

Muslim 2229 (l’étoile filante rapportée au tir contre les écouteurs) est ṣaḥīḥ avec le contexte allégué, le juge précisant que le rapport vient d’Ibn ʿAbbās d’après un compagnon médinois anonyme, sans effet sur le grade. La convergence Coran, ṣaḥīḥ et exégèse renforce la charge : al-Ṭabarī rapporte lui-même le pronom de 67:5 aux lampes dont le ciel a été orné, l’identification du phénomène visible au lapidage est donc celle de la tradition, et les échappatoires du hadith isolé ou de la lecture hostile sont fermées.

Sur une branche de la charge, la défense l’emporte. Le jamʿ classique retire sa pointe à l’argument de l’historicisation : dans la version qu’Ibn Ḥajar tient pour bonne, le texte ne demande qu’une intensification que personne ne chiffre, et aucun registre astronomique ne peut la contredire. La dissociation de l’astre et du météore n’est pas davantage forgée pour l’occasion, puisqu’al-Rāzī la produit contre les philosophes anciens. Il n’y a donc pas contradiction établie.

Mais la défense se paie, et d’abord sur ce que la tradition a elle-même soutenu. Ibn Taymiyya range le lapidage parmi les preuves de la prophétie et écrit وأن السماء حرست حرسا لم يعهده الناس قبل ذلك ، ورأى الناس ذلك بأبصارهم « et que le ciel fut gardé d’une garde que les gens n’avaient pas connue avant cela, et que les gens le virent de leurs yeux » : un tir intense et général, qui rompt l’habitude reçue. Ainsi tenu, le changement tombe sous l’observation, et l’histoire des chutes de météores n’en porte pas la trace. La conciliation ne sauve le passage qu’en retirant à Ibn Taymiyya ce qu’il comptait pour un signe.

Elle se paie ensuite sur la matière du tir. Ce qui permettait à al-Rāzī et à Ibn Kathīr de garder la doctrine de Qatāda, reprise par al-Bukhārī en titre de chapitre, était que le météore vienne de l’astre : des flammes qui s’en détachent, des projectiles قد تكون مستمدة منها « qu’il se peut qu’ils en soient tirés ». C’est ce lien que l’astronomie a défait, les météores n’ayant aucune origine stellaire. La défense qui subsiste doit donc couper le fil auquel ses propres tenants avaient rattaché le verset.

Reste enfin l’étiologie de Muslim 2229, qui explique le phénomène observé par un tir déclenché par l’écoute. La double cause d’al-Rāzī la sauve et l’ôte du même geste à toute vérification : elle cesse d’être réfutable parce qu’elle cesse d’être contrôlable. Tension non résolue, sur la matière du tir comme sur sa cause.

Ce qui renverserait ce verdict : l’attestation, chez un exégète classique, d’une lecture qui détache le tir observé de l’étiologie des écouteurs, c’est-à-dire qui cesse d’identifier l’étoile filante visible au lapidage des djinns comme Muslim 2229 le fait. La dissociation de l’astre et du météore, elle, est acquise depuis al-Rāzī et ne suffit pas : c’est l’étiologie du phénomène, non sa matière, que la charge attaque.

Tension non résolue.Défense : relecture lexicale.

Les pièces du dossier · 4