2. Les solécismes grammaticaux allégués (4:162, 5:69, 20:63, 63:10)
Les textes.
En arabe, la finale d’un mot marque sa fonction dans la phrase, et le français ne la rend pas : les quatre passages sont donc cités avec la marque que la charge leur reproche.
Coran 4:162, sur les hommes fermes dans la science : وَٱلْمُقِيمِينَ ٱلصَّلَوٰة (« et ceux qui accomplissent la prière »). Ce groupe est à l’accusatif, alors que l’énumération qui l’entoure reste au nominatif.
Coran 5:69, sur les croyants, les juifs, les sabéens et les chrétiens : إِنَّ ٱلَّذِينَ ءَامَنُوا … وَٱلصَّـٰبِـُٔون (« Certes, ceux qui ont cru … et les sabéens »). Le « certes » traduit inna, qui met à l’accusatif le nom qu’il introduit ; « les sabéens » y est au nominatif.
Coran 20:63, où les magiciens de Firʿawn (Pharaon) désignent Mūsā (Moïse) et Hārūn (Aaron) : إِنْ هَـٰذَٰنِ لَسَـٰحِرَٰن (« Ces deux-là sont bien deux magiciens »). Le démonstratif duel y porte la forme du nominatif.
Coran 63:10, sur le mourant qui demande un sursis : فَأَصَّدَّقَ وَأَكُن مِّنَ ٱلصَّـٰلِحِين (« alors je ferais l’aumône et je serais parmi les vertueux »). Le second verbe est à une autre forme que le premier, auquel il est coordonné.
En arrière-plan, la revendication d’une « langue arabe claire » (16:103) et d’un Coran arabe donné pour être compris (12:2).
La charge.
Ces quatre constructions s’écarteraient de l’arabe normatif, en contradiction avec la clarté que le texte revendique et avec son inimitabilité, la première génération ayant elle-même « avoué » des fautes (rapports de ʿUthmān sur le laḥn et de ʿĀʾisha sur l’erreur du scribe).
La défense de la tradition.
La défense tient en quatre points. D’abord, la grammaire normative fut codifiée un siècle et demi après le texte, en prenant le Coran et la poésie ancienne comme corpus de référence : un écart envers une norme postérieure n’est pas un solécisme dans la langue du septième siècle. Cet argument est aujourd’hui l’état de l’art : van Putten (Quranic Arabic, Brill, 2022, en accès libre) établit que la langue du texte consonantique précède la norme grammaticale codifiée ensuite et en diffère.
Ensuite, aucune de ces constructions n’appartient en propre au Coran. Sibawayh en documente trois sur des vers, avant toute polémique : l’accusatif de louange, qui détache un terme d’une énumération pour le mettre en relief (4:162) ; le nominatif d’une phrase reprise à part, dont le prédicat est sous-entendu (5:69) ; la coordination sur la position, pour laquelle il cite de nombreux vers (63:10). Le quatrième cas, le duel resté invariable de 20:63, appartient au parler d’une tribu, les Balḥārith b. Kaʿb : d’autres grammairiens l’ont décrit et appuyé sur des vers, al-Farrāʾ et al-Kisāʾī parmi eux, et c’est l’explication qu’al-Rāzī tient pour la plus forte. Les défenses ne sont pas des règles inventées pour sauver le texte.
De plus, deux des quatre griefs se dissipent sur le texte lui-même. En 20:63, la lecture de référence Ḥafṣ ne porte pas inna mais in, sa forme allégée, qui ne régit pas ce qui la suit : le duel au nominatif y est régulier. Et le nominatif de 5:69 est un choix, non un accident, puisque le Coran écrit l’accusatif attendu en 2:62 et 22:17. Al-Rāzī y préfère une explication qui ne sous-entend rien, celle d’al-Farrāʾ : inna ne régit qu’un nom, et ce nom, ici « ceux qui », ne porte aucune marque de cas, si bien que le terme coordonné peut rester au nominatif.
Enfin, les « aveux internes » n’entrent pas dans le corpus admissible. Le rapport de ʿUthmān est munqaṭiʿ et muḍṭarib, rejeté par Ibn Ashta et al-Sakhāwī. Celui de ʿĀʾisha est hors Ṣaḥīḥayn et sa gradation ne converge pas : al-Suyūṭī tient sa chaîne pour authentique, Aḥmad b. Ḥanbal la dit brouillée dans ses voies, Abū Ḥayyān rejette l’attribution.
Le verdict.
Objection infondée. Aucune école musulmane ne lit ces versets comme fautifs : la lecture qui produit la faute vient du dehors, et la règle d’or la rend irrecevable. Le coût résiduel tient à la multiplicité des tawjīhāt et à la divergence des qirāʾāt, cette dernière comptée au dossier des sept aḥruf, parmi les tensions non résolues.
Ce qui renverserait ce verdict : l’attestation d’une école musulmane lisant l’un de ces quatre versets comme fautif, ce qui rendrait la charge interne à la tradition ; ou l’établissement d’une norme grammaticale antérieure au texte et indépendante de lui, l’écart cessant alors d’être mesuré à une norme postérieure.
Objection infondée.Défense : relecture grammaticale.
Les pièces du dossier · 8
- Coran 4:162vérifiée sur alquran.cloud
- Coran 5:69vérifiée sur alquran.cloud
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- Coran 63:10vérifiée sur alquran.cloud
- Coran 16:103vérifiée sur alquran.cloud
- Coran 12:2vérifiée sur alquran.cloud
- Coran 2:62vérifiée sur alquran.cloud
- Coran 22:17texte via alquran.cloud