4. Le vin : bienfait puis souillure (naskh progressif)
Les textes.
Coran 16:67, mecquois, parmi les signes de la bonté divine : وَمِن ثَمَرَٰتِ ٱلنَّخِيلِ وَٱلْأَعْنَـٰبِ تَتَّخِذُونَ مِنْهُ سَكَرًا وَرِزْقًا حَسَنًا إِنَّ فِى ذَٰلِكَ لَءَايَةً لِّقَوْمٍ يَعْقِلُونَ (« et des fruits des palmiers et des vignes, vous tirez une boisson enivrante (sakar) et une bonne provision. Il y a vraiment là un signe pour des gens qui raisonnent »).
Coran 5:90, médinois, sur le vin et le jeu de hasard : إِنَّمَا ٱلْخَمْرُ وَٱلْمَيْسِر … رِجْسٌ مِّنْ عَمَلِ ٱلشَّيْطَـٰنِ فَٱجْتَنِبُوه (« le vin, le jeu de hasard… ne sont que souillure de l’œuvre de Satan : écartez-vous-en »).
Entre les deux, 2:219 (l’avertissement moral) et 4:43 (ne pas prier en état d’ivresse).
La charge.
Le même objet est compté parmi les bienfaits, puis rangé parmi les souillures à fuir, en passant par ces deux étapes intermédiaires. Ibn Kathīr ne l’atténue pas : le verset mecquois vise selon lui la boisson enivrante que l’on tirait alors des dattes et du raisin, et il en « a indiqué la licéité en droit, avant son interdiction ».
La défense de la tradition.
La contradiction n’existerait pourtant que si les quatre énoncés étaient des jugements de valeur simultanés, et la règle d’or interdit de prêter au corpus une lecture qui n’est celle d’aucun savant. La chronologie n’est pas disputée : al-Qurṭubī donne le verset pour mecquois « par accord des savants », et l’interdiction du vin pour médinoise. L’abrogation est une règle interne explicite du corpus (2:106), et la tradition lit la séquence comme une législation par degrés (tadarruj) : constat, avertissement moral, restriction, interdiction. Deux normes successives d’un même législateur ne forment pas une conjonction contradictoire.
La défense s’appuie de surcroît sur le contraste interne du verset. Selon Ibn ʿAbbās, que rapporte Ibn Kathīr, « le sakar, c’est ce qui est interdit des fruits [du palmier et de la vigne], et la bonne provision ce qui en est licite » : dès La Mecque, l’enivrant n’est pas la bonne part.
Le verdict.
Objection écartée. La charge frôle l’objection infondée. Ce qui l’en sépare est le coût des deux voies ouvertes pour accorder le verset mecquois avec l’interdiction. Première voie, l’abrogation : al-Nakhaʿī, chez al-Ṭabarī, هي منسوخة نسخها تحريم الخمر « [le verset] est abrogé, l’interdiction du vin l’a abrogé » ; Qatāda dit de même, al-Qurṭubī conclut comme eux, et Ibn al-ʿArabī, que cite al-Qurṭubī, doit lever au passage l’objection qu’un énoncé qui décrit ne s’abroge pas.
Seconde voie, le déplacement du sens : al-Ṭabarī refuse le mot « abrogé » et donne à sakar le sens de « tout ce dont la boisson est licite », de sorte qu’il ne reste rien à abroger. L’audit ne la suit pas, parce qu’elle est minoritaire : al-Qurṭubī lui oppose Ibn Masʿūd, Ibn ʿUmar, al-Ḥasan al-Baṣrī et Mujāhid, qui lisent tous sakar comme le vin. Aucune des deux ne va de soi : la première abroge un énoncé qui n’a pas la forme d’une prescription, la seconde change le sens du mot sur lequel l’objection porte.
Ce qui renverserait ce verdict : l’attestation d’une lecture savante qui tienne les quatre énoncés pour des jugements simultanés plutôt que pour les degrés d’une même législation. La conjonction cesserait alors d’être celle de normes successives et redeviendrait celle de normes concurrentes.
Objection écartée.Défense : abrogation chronologique.
Les pièces du dossier · 5
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