2. Créés pour la Géhenne (7:179)
Les textes.
Coran 7:179 : وَلَقَدْ ذَرَأْنَا لِجَهَنَّمَ كَثِيرًا مِّنَ ٱلْجِنِّ وَٱلْإِنس « Nous avons certes créé/multiplié pour la Géhenne beaucoup de djinns et d’hommes. »
Coran 32:13 : وَلَوْ شِئْنَا لَـَٔاتَيْنَا كُلَّ نَفْسٍ هُدَىٰهَا وَلَـٰكِنْ حَقَّ ٱلْقَوْلُ مِنِّى لَأَمْلَأَنَّ جَهَنَّمَ مِنَ ٱلْجِنَّةِ وَٱلنَّاسِ أَجْمَعِين « Si Nous voulions, Nous aurions donné à chaque âme sa guidée ; mais la parole venant de Moi s’est réalisée : Je remplirai certes la Géhenne de djinns et d’hommes réunis. »
Muslim 2662c (ṣaḥīḥ), en réponse à ʿĀʾisha qui disait d’un enfant médinois mort qu’il était عُصْفُورٌ مِنْ عَصَافِيرِ الْجَنَّةِ « un passereau parmi les passereaux du Paradis », n’ayant pas fait le mal : إِنَّ اللَّهَ خَلَقَ لِلْجَنَّةِ أَهْلاً خَلَقَهُمْ لَهَا وَهُمْ فِي أَصْلاَبِ آبَائِهِمْ وَخَلَقَ لِلنَّارِ أَهْلاً خَلَقَهُمْ لَهَا وَهُمْ فِي أَصْلاَبِ آبَائِهِمْ « Allah a créé pour le Paradis des gens, Il les a créés pour lui alors qu’ils étaient dans les reins de leurs pères, et Il a créé pour le Feu des gens, Il les a créés pour lui alors qu’ils étaient dans les reins de leurs pères. »
Coran 11:118-119 redit le serment dans les mêmes termes, et le fait précéder d’une phrase que l’exégèse se dispute : وَلَا يَزَالُونَ مُخْتَلِفِينَ إِلَّا مَن رَّحِمَ رَبُّكَ وَلِذَٰلِكَ خَلَقَهُمْ وَتَمَّتْ كَلِمَةُ رَبِّكَ لَأَمْلَأَنَّ جَهَنَّمَ مِنَ ٱلْجِنَّةِ وَٱلنَّاسِ أَجْمَعِين « et ils ne cessent de diverger, sauf ceux à qui ton Seigneur fait miséricorde, et c’est pour cela qu’Il les a créés ; et la parole de ton Seigneur s’est accomplie : Je remplirai certes la Géhenne de djinns et d’hommes réunis ».
En regard, Coran 51:56 : وَمَا خَلَقْتُ ٱلْجِنَّ وَٱلْإِنسَ إِلَّا لِيَعْبُدُون « Je n’ai créé les djinns et les hommes que pour qu’ils M’adorent ».
Et Coran 4:40 : إِنَّ ٱللَّهَ لَا يَظْلِمُ مِثْقَالَ ذَرَّة « Allah ne lèse pas du poids d’un atome. »
La contradiction.
7:179, 32:13, 11:119 et Muslim 2662c fixent une destination infernale voulue avant tout acte : la guidée universelle était possible et n’a pas été voulue, au profit d’un engagement de remplir l’Enfer, et le hadith place cette destination « dans les reins des pères », à propos d’un enfant mort sans avoir rien fait.
51:56 pose une finalité unique et cultuelle de la création, sous la restriction exclusive illā (إلّا).
4:40 et 41:46 (« ton Seigneur n’est point injuste envers les serviteurs ») excluent toute injustice divine : nul n’est perdu sans que cela procède de son propre fait.
Les trois blocs ne peuvent être vrais ensemble sous le sens apparent que la tradition admet pour chacun.
La défense de la tradition.
Le lām (لِـ) de « li-jahannam » (« pour la Géhenne ») se lit comme un lām de conséquence, le lām al-ʿāqiba, et non comme un lām de but : sachant l’issue de chacun, Allah décrit la destination finale de ceux qui mésusent de leurs facultés. Al-Baghawī rapporte cette lecture sur 7:179, et al-Ṭabarī fonde le verset sur la science préalable : si Allah a créé pour la Géhenne beaucoup de djinns et d’hommes, c’est لنفاذ علمه فيهم بأنهم يصيرون إليها بكفرهم بربهم « parce que Sa science pénétrait en eux qu’ils y aboutiraient par leur mécréance envers leur Seigneur ».
51:56 donne la finalité normative, 7:179 l’issue factuelle, et la suite du verset motive elle-même cette destination لَهُمْ قُلُوبٌ لَّا يَفْقَهُونَ بِهَا « ils ont des cœurs avec lesquels ils ne comprennent pas ». Sur 32:13, al-Qurṭubī rapporte d’al-Naḥḥās une lecture par le contexte : le verset répond aux damnés qui demandent à revenir sur terre, et ce qui n’est pas voulu est ce retour, non la guidée des vivants. Le « qawl » (« la parole ») réalisé de 32:13 renvoie par ailleurs au serment fait à Iblīs (le diable) en 38:84-85, et c’est al-Rāzī qui l’y renvoie : لَأَمْلَأَنَّ جَهَنَّمَ مِنكَ وَمِمَّن تَبِعَكَ مِنْهُمْ أَجْمَعِين « Je remplirai certes la Géhenne de toi et de quiconque parmi eux te suivra, tous ensemble ». Le remplissage y est indexé sur ceux qui suivent Iblīs, et 7:18 porte le même serment sous la même condition.
Une autre pièce est dans le verset même dont la charge tire son serment le plus nu. Sur le « c’est pour cela qu’Il les a créés » de 11:119, Ibn Kathīr rapporte par ʿIkrima une parole d’Ibn ʿAbbās qui refuse ce que la charge attend : للرحمة خلقهم ولم يخلقهم للعذاب « c’est pour la miséricorde qu’Il les a créés, il ne les a pas créés pour le châtiment », suivie par Mujāhid, al-Ḍaḥḥāk et Qatāda, et qu’Ibn Kathīr rattache expressément à 51:56. Ṭāwūs répond même « tu mens » à qui prétendait avoir été créé pour la divergence.
En dernier recours, la théodicée ashʿarite tient l’injustice divine pour conceptuellement impossible : le ẓulm est le fait de disposer de ce qui ne vous appartient pas, et tout appartient à Allah. Al-Rāzī la donne pour la position sunnite sur 21:23, لَا يُسْـَٔلُ عَمَّا يَفْعَل « Il n’est pas interrogé sur ce qu’Il fait » : ce qui existe est Lui ou Son bien, et à qui dispose de son propre bien nul ne demande pourquoi il l’a fait, personne n’étant en mesure de l’en empêcher. Al-Nawawī lit enfin le hadith de ʿĀʾisha comme un blâme de la précipitation à trancher sans preuve, le consensus des savants plaçant les enfants des musulmans au Paradis.
Le verdict.
Tension non résolue confirmée, défense coûteuse. Le conditionnement du serment en 38:84-85 affaiblit l’argument de la charge selon lequel 32:13 « neutralise » la défense du lām al-ʿāqiba : le serment y est indexé sur le fait de suivre Iblīs, ancrage textuel indépendant. Mais des quatre serments de remplir la Géhenne que porte le Coran, deux seulement sont ainsi conditionnés : 32:13 et 11:119 le prononcent sans condition, dans les mêmes mots, et 11:119 y ajoute « c’est pour cela qu’Il les a créés », qu’al-Ṭabarī rapporte d’al-Ḥasan al-Baṣrī en خلق هؤلاء لجنته ، وهؤلاء لناره « Il a créé ceux-ci pour Son Paradis et ceux-là pour Son Feu ». Le ẓāhir de Muslim 2662c a donc un répondant coranique.
La contradiction établie reste néanmoins écartée, parce que la division est dans l’exégèse classique elle-même. Sur ce même 11:119, al-Ṭabarī retient que la création s’est faite pour la divergence, par le malheur et la félicité, puis lit le lām de « pour cela » au sens de « sur » : Allah les a créés sur Sa science, qui savait avant eux qu’il y aurait parmi eux le croyant et l’incroyant. La conversion que la défense demande, al-Ṭabarī l’a donc déjà faite. Ibn ʿAbbās lui-même est rapporté dans les deux sens, la création en deux lots d’un côté, le refus de la création pour le châtiment de l’autre, et c’est cette seconde parole qu’Ibn Kathīr rattache à 51:56. La défense dispose ainsi d’un appui que le corpus lui fournit, et non d’une échappatoire construite pour la circonstance.
Le coût est triple. La défense écarte d’abord la lecture que les commentaires de 7:179 retiennent en leur propre nom : al-Baghawī ne donne le lām de conséquence que sous « on a dit », après avoir écrit qu’Allah a créé beaucoup de djinns et d’hommes pour le Feu ; Ibn Kathīr glose « Nous les avons préparés pour elle » et cite Muslim 2662c à l’appui ; al-Qurṭubī écrit qu’Allah a créé pour le Feu des gens par Sa justice ; al-Rāzī fait du verset la preuve explicite de l’école ashʿarite, attribue la lecture par la conséquence aux muʿtazilites et juge « très faible » leur demande d’interpréter le verset.
La défense affaiblit ensuite le ẓāhir de Muslim 2662c, « créés pour le Feu » dans les reins des pères, dit d’un enfant mort avant tout acte, en « créés en sachant ». Elle rend enfin 4:40 et 41:46 tautologiques : des versets qui ne pourraient être faux ne garantissent rien, et la portée morale que la prédication leur donne se vide. Al-Rāzī rencontre l’objection et répond que le Coran loue aussi Allah de ne pas dormir et de nourrir sans être nourri, alors que ni le sommeil ni la nourriture ne sont possibles pour Lui ; mais il accorde du même mouvement que châtier qui ne l’a pas mérité n’est pas en soi une injustice. La louange reste debout, la garantie reste vide. Réconciliation textuellement possible, payée d’une exégèse majoritaire écartée, d’un hadith affaibli et d’une garantie de justice vidée : B solide, pas frontière du A.
Ce qui renverserait ce verdict : un commentaire de la tradition qui tienne en son propre nom, et non comme un avis rapporté, que le lām de « pour la Géhenne » est de conséquence, et qui lise de la même façon les « créés pour le Feu » de Muslim 2662c sans les convertir en « créés en sachant », joint à une théodicée qui laisse à 4:40 et 41:46 une portée morale réfutable : la réconciliation cesserait alors de coûter.
Tension non résolue.Défense : relecture lexicale.
Les pièces du dossier · 11
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