4. Le naskh et la science divine (badāʾ)
Les textes.
Coran 2:106, le verset qui fonde l’abrogation : مَا نَنسَخْ مِنْ ءَايَةٍ أَوْ نُنسِهَا نَأْتِ بِخَيْرٍ مِّنْهَآ أَوْ مِثْلِهَا « tout verset que Nous abrogeons ou que Nous faisons oublier, Nous en apportons un meilleur ou un semblable ». C’est la seule pièce canonique en cause : la charge porte pour le reste sur une doctrine, non sur un second texte.
La charge.
Remplacer un verset par un « meilleur » semble supposer soit une amélioration de l’information divine, soit un revirement de volonté, structure que le sunnisme condamne chez le chiisme sous le nom de badāʾ.
La défense de la tradition.
Al-Rāzī (Mafātīḥ al-Ghayb sur 2:106) entend le « meilleur » du verset comme le plus salutaire pour les serviteurs, non comme le plus léger. Il se fait alors à lui-même l’objection : si la seconde règle est plus salutaire, la première l’était donc imparfaitement, et comment Allah a-t-il pu la prescrire ? Sa réponse rapporte chaque règle au temps qui est le sien : الأول أصلح من الثاني بالنسبة إلى الوقت الأول، والثاني بالعكس منه « la première est plus salutaire que la seconde pour le premier temps, et la seconde l’inverse ». Le « meilleur » ne classe donc pas deux règles sur une même échelle : il dit ce qui convient à chaque période, et la substitution n’appelle ni information nouvelle ni changement de volonté.
Cette lecture du « meilleur » n’est pas forgée pour l’occasion : al-Ṭabarī la donne près de trois siècles avant al-Rāzī, en rendant le verset par نأت بخير لكم أيها المؤمنون حكما منها « Nous apportons, ô croyants, une règle qui vous est meilleure qu’elle », et il exclut qu’une partie du Coran soit meilleure qu’une autre, puisqu’il est tout entier parole d’Allah.
La tradition nomme elle-même ce qui sépare le naskh du badāʾ, et sur ce verset : al-Qurṭubī rapporte d’al-Naḥḥās, النسخ تحويل العبادة من شيء إلى شيء قد كان حلالا فيحرم ، أو كان حراما فيحلل « le naskh est le transfert du culte d’une chose à une autre, ce qui était licite devenant illicite, ou l’illicite licite », alors que وأما البداء فهو ترك ما عزم عليه « le badāʾ, lui, est l’abandon de ce qu’on avait résolu ». L’objection tient les deux pour une même chose ; la différence porte sur ce qui change, la règle d’un côté, la résolution de l’autre.
Le verdict.
Objection écartée. Un résidu subsiste, réel mais externe. Les théologiens chiites présentent eux aussi leur badāʾ comme un changement seulement apparent ; le sunnisme leur refuse la parade qu’il s’accorde pour son propre naskh. C’est une incohérence de polémique inter-écoles, hors du corpus admissible de l’audit, pas une contradiction interne.
Ce qui renverserait ce verdict : l’établissement que la réponse d’al-Rāzī, chaque règle indexée au temps qui est le sien, n’est pas celle de la tradition, ou qu’elle vide de tout contenu le « meilleur » de 2:106. La substitution redeviendrait alors une révision.
Objection écartée.Défense : distinction conceptuelle.
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