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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Récits, anachronismes, droit

Cote 36/81

7. Le faisceau des conflations littéraires

Les textes.

Cinq cas, tous instruits ailleurs. Aucune pièce n’est récitée de nouveau ici : chacun tient en une phrase et se vérifie à son dossier d’origine. Hāmān : un nom du cycle perse d’Esther placé à la cour de Firʿawn (Pharaon) au temps de Mūsā (Moïse), instruit au dossier de Hāmān. La tour de Firʿawn : l’ordre de cuire l’argile et de bâtir une tour pour monter vers le dieu de Mūsā (28:38), motif de Babel transposé en Égypte, relevé dans le même dossier. Al-Sāmirī : une nisba lisible comme « le Samaritain », jointe au motif du veau, au Sinaï, des siècles avant Samarie, instruit au dossier d’al-Sāmirī.

Ṭālūt (Saül) : le tri des troupes à la manière de boire à la rivière, motif propre à Gédéon, prêté à Ṭālūt, objection écartée. Maryam (Marie) : le nom du père de Miriam, ʿImrān, porté plus de douze siècles après elle par le père de la mère de ʿĪsā (Jésus), objection écartée également.

La contradiction.

Deux des cinq cas, Ṭālūt et Maryam, viennent de dossiers que le tribunal a acquittés. Le faisceau reprend ce que leur acquittement a laissé sans réponse, et il faut dire à quel titre : un acquittement individuel constate qu’un cas isolé n’établit rien, il ne constate pas que le déplacement n’a pas eu lieu. C’est exactement la matière d’une charge de convergence, que l’article 8 de la charte reçoit comme telle.

P1

Cinq fois, un nom propre ou un motif que la littérature biblique et parabiblique ancre ailleurs reparaît dans le corpus détaché de cet ancrage, le report se faisant tantôt vers une époque antérieure, tantôt vers une époque postérieure.

P2

Chaque cas dispose d’une échappatoire propre : un homonyme ou un titre de fonction égyptiens, un motif de tour qui circule, une nisba tirée d’un autre lieu, un topos de tri des troupes, un second ʿImrān.

P3

Aucune de ces échappatoires ne rend compte du détail qui fait la coïncidence dans son cas : chacune montre qu’une explication est possible, aucune ne montre qu’elle est la bonne.

donc

La défense demande que cinq échappatoires distinctes soient vraies ensemble, là où une hypothèse unique, la conflation littéraire, les couvre toutes. La charge est probabiliste, non logique.

La défense de la tradition.

Trois arguments. L’indépendance des cas d’abord, et l’argument est exact : les cinq explications sont distinctes, aucune ne contredit les autres, et rien n’interdit en droit que cinq défenses distinctes soient toutes vraies.

L’appui positif ensuite, là où il existe, et c’est la part la plus solide de la défense : trois des cinq échappatoires ne sont pas des conjectures nues. Des noms voisins de « Sāmirī » circulaient dans l’onomastique sémitique avant la fondation de Samarie, comme l’établit le dossier d’al-Sāmirī. Le cycle de Saül porte lui-même un test d’abstention imposé à l’armée (1 Samuel 14:24-30). Et pour le père de Maryam, al-Ṭabarī donne, d’après Ibn Isḥāq, une généalogie entière qui le fait descendre des rois de Juda, quand Muslim 2135 énonce l’usage qui explique de tels noms : « ils donnaient les noms de leurs prophètes et des justes qui les avaient précédés ».

La revendication de correction enfin. Le Coran se dit en 5:48 confirmateur des Écritures antérieures et prévalant sur elles ; al-Ṭabarī glose ce second terme par « témoin, garant et gardien » de ces livres, et Ibn Jurayj, que rapportent al-Ṭabarī comme Ibn Kathīr, en tire une règle de partage : des livres antérieurs, ce qui s’accorde avec le Coran est vrai, ce qui s’en écarte est faux. L’écart envers l’état des textes bibliques est alors revendiqué, non subi, et leur ancrage ne peut plus servir d’étalon.

Le verdict.

Un mot de recevabilité d’abord. L’article 2 de la charte définit la contradiction par l’insatisfiabilité ou par le conflit avec un fait établi, et l’article 8 range à part les charges de convergence, recevables mais plafonnées : le faisceau en est une. Le tribunal le juge quand même, pour une raison de procédure : le dossier de Ṭālūt et celui de Maryam renvoient ici, en toutes lettres, le résidu de leur instruction, et les deux dossiers d’où viennent les trois autres cas, Hāmān et al-Sāmirī, relèvent l’un et l’autre du même mécanisme, le dédoublement, qui postule un porteur du nom que rien n’atteste ; une charge que deux verdicts adressent à ce lieu et que deux autres alimentent doit être pesée quelque part, sous peine de flotter entre les dossiers sans l’être nulle part.

Sur le fond : l’indépendance des cas est exacte et ne suffit pas. Chacun des appuis produits établit qu’une échappatoire est possible, et s’arrête là. Que des noms voisins aient circulé avant Samarie ne dit pas pourquoi ce Sāmirī-là fabrique un veau et laisse une descendance qui refuse le contact. Qu’un serment d’abstention pèse sur l’armée de Saül ne produit ni la rivière, ni la poignée puisée à la main, ni la petite troupe qui reste. Qu’une tour montant au ciel soit un motif qui court d’un texte à l’autre n’explique pas qu’on retrouve, en Égypte, l’argile cuite pour la bâtir, qui est le trait propre de Babel. Et la généalogie qu’al-Ṭabarī prête au père de Maryam reprend la suite des rois de Juda telle que la Bible la donne : elle lui assigne une place, elle n’atteste pas le nom, qui est le point en litige. Quant au Hāmān égyptien, son dossier donne l’homonymie pour possible en droit et soutenue par rien, et relève qu’aucun document égyptien ne porte le nom, pas même comme titre de fonction. Cinq possibilités ne font pas une explication, quand une hypothèse unique les couvre toutes.

La revendication de correction a la plus longue portée des trois arguments, et deux choses l’arrêtent. Elle porte d’abord sur autre chose : la règle qu’Ibn Jurayj tire de 5:48 autorise le Coran à démentir ce que les livres antérieurs affirment, elle ne dit rien du réemploi de leur matière narrative, un nom propre, un ordre de bâtir, une manière de trier des troupes, reparue ailleurs. Corriger un texte, c’est s’en écarter, et les cinq cas ne s’en écartent pas : ils en reprennent le détail et le déplacent.

Elle n’est ensuite pas la seule lecture de la tradition. al-Rāzī, sur ce même terme (Mafātīḥ al-Ghayb sur 5:48), en tire la conséquence contraire : le Coran veille sur les livres antérieurs parce que lui seul échappe à l’abrogation et à l’altération, et de là كانت شهادة القرآن على أن التوراة والإنجيل والزبور حق صدق باقية أبدا، فكانت حقيقة هذه الكتب معلومة أبدا « le témoignage du Coran que la Torah, l’Évangile et les Psaumes sont vrais et véridiques subsiste à jamais, et la vérité de ces livres est connue à jamais ». La caution que le Coran donne à ces livres ne s’éteint donc pas, et l’ancrage qu’ils fournissent aux cinq cas ne s’écarte pas comme une altération.

Pas A, et le verdict le dit explicitement : une charge probabiliste ne franchit pas la barre de la contradiction établie, qui exige l’insatisfiabilité ou le fait établi ; ce verdict n’établit pas une contradiction, il évalue ce que coûte la défense. Pas C : un lecteur neutre à qui les cinq cas sont présentés ensemble ne tiendra pas pour raisonnable qu’ils soient cinq accidents sans lien, et la défense n’a, pour l’en convaincre, que cinq possibilités séparées. Tension non résolue : la défense plaide, elle ne convainc pas.

Ce qui renverserait ce verdict : un relevé complet des recoupements du corpus avec la littérature biblique et parabiblique, établissant que les récits partagés s’y détachent de leur ancrage aussi souvent que dans n’importe quel ensemble de récits transmis d’une langue à l’autre : les cinq cas cesseraient de faire une signature et redeviendraient le bruit ordinaire d’une matière commune.

Tension non résolue.Défense : dédoublement.

Les pièces du dossier · 4