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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Récits, anachronismes, droit

Cote 37/81

8. Le déluge de Nūḥ et la continuité du peuplement humain

Le verset qui fait de la descendance de Nūḥ (Noé) les seuls survivants du déluge, 37:77, est reçu sans marge : la glose qu’al-Ṭabarī rapporte d’Ibn ʿAbbās dit « il ne resta que la descendance de Nūḥ ». Les généalogies génétiques de l’humanité actuelle disent le contraire : les lignées aborigènes d’Australie descendent, sans interruption ni remplacement, du peuplement initial du continent, antérieur de dizaines de milliers d’années à toute date possible du déluge. Une sortie existe pourtant, écrite au 15e siècle par un commentateur du Ṣaḥīḥ pour dénouer une difficulté qui n’avait rien à voir avec la géologie.

Les textes.

Coran 71:26 : وَقَالَ نُوحٌ رَّبِّ لَا تَذَرْ عَلَى ٱلْأَرْضِ مِنَ ٱلْكَـٰفِرِينَ دَيَّارًا (« Et Nūḥ dit : Seigneur, ne laisse sur la terre aucun habitant (dayyāran) d’entre les mécréants »).

Coran 37:75-77 : وَلَقَدْ نَادَىٰنَا نُوحٌ فَلَنِعْمَ ٱلْمُجِيبُون وَنَجَّيْنَـٰهُ وَأَهْلَهُۥ مِنَ ٱلْكَرْبِ ٱلْعَظِيم وَجَعَلْنَا ذُرِّيَّتَهُۥ هُمُ ٱلْبَاقِين (« Nūḥ Nous appela ; et quel excellent répondant Nous fûmes ! Nous le sauvâmes, lui et les siens, de l’angoisse immense, et Nous fîmes de sa descendance les seuls survivants (al-bāqīn) »).

Coran 11:42-43 : وَنَادَىٰ نُوحٌ ٱبْنَهُۥ وَكَانَ فِى مَعْزِلٍ يَـٰبُنَىَّ ٱرْكَب مَّعَنَا وَلَا تَكُن مَّعَ ٱلْكَـٰفِرِين قَالَ سَـَٔاوِىٓ إِلَىٰ جَبَلٍ يَعْصِمُنِى مِنَ ٱلْمَآءِ ۚ قَالَ لَا عَاصِمَ ٱلْيَوْمَ مِنْ أَمْرِ ٱللَّهِ إِلَّا مَن رَّحِمَ ۚ وَحَالَ بَيْنَهُمَا ٱلْمَوْجُ فَكَانَ مِنَ ٱلْمُغْرَقِين (« Nūḥ appela son fils, resté à l’écart : mon fils, monte avec nous, ne sois pas avec les mécréants ! Il dit : je vais me réfugier sur une montagne qui me protégera de l’eau. [Nūḥ] dit : nul protecteur aujourd’hui contre l’ordre d’Allah, sauf celui à qui Il fait miséricorde. Et la vague s’interposa entre eux, et il fut parmi les noyés »).

Coran 7:69, adressé au peuple de ʿĀd par son prophète Hūd : وَٱذْكُرُوٓا۟ إِذْ جَعَلَكُمْ خُلَفَآءَ مِنۢ بَعْدِ قَوْمِ نُوح (« souvenez-vous : Il a fait de vous les successeurs après le peuple de Nūḥ »).

Bukhārī 3340, ṣaḥīḥ : au jour du Jugement, l’humanité rassemblée dira à Nūḥ : أَنْتَ أَوَّلُ الرُّسُلِ إِلَى أَهْلِ الأَرْضِ (« tu es le premier des messagers envoyés aux gens de la terre »).

La contradiction.
P1

Selon le sens apparent que la tradition reçoit et que l’orthodoxie contemporaine maintient, le déluge fut anthropologiquement universel : hors de l’arche l’humanité fut noyée, aucun refuge n’a tenu, pas même la montagne, et toute l’humanité postérieure descend des rescapés.

P2

La séquence interne du corpus place l’événement dans l’horizon historique : ʿĀd succède au peuple de Nūḥ (7:69), Thamūd succède à ʿĀd (7:74, qui fait de Thamūd les successeurs de ʿĀd, taillant les montagnes en demeures), et la terre de Thamūd est sur l’itinéraire du Prophète (Bukhārī 3379, la halte à al-Ḥijr) ; le déluge précède donc de quelques millénaires au plus l’Arabie historique et ne peut être repoussé dans une préhistoire indéfinie.

P3

Fait établi : la géologie ne montre aucun dépôt diluvien global à aucune date de présence humaine, les couches d’inondation connues du Proche-Orient (Ur, Shuruppak) étant fluviales et locales.

P4

Fait établi : le peuplement humain est continu là où le déluge aurait dû l’interrompre. L’Australie est occupée sans interruption depuis environ cinquante mille ans, et les génomes aborigènes descendent de ce premier peuplement.

donc

La conjonction de P1 et P2 est incompatible avec P3 et P4.

Les Amériques disent la même chose : les lignées amérindiennes descendent d’une population fondatrice entrée dans le continent il y a plus de quinze mille ans, et la présence humaine y est attestée sans rupture depuis au moins treize mille ans. L’Égypte et la Mésopotamie, elles, écrivent et administrent sans hiatus de peuplement sur toute la fenêtre compatible avec la séquence que le corpus donne lui-même, de Nūḥ à ʿĀd puis à Thamūd.

La défense de la tradition.

Sur 37:77, al-Ṭabarī rapporte d’Ibn ʿAbbās لم يبق إلا ذرية نوح (« il ne resta que la descendance de Nūḥ ») et de Qatāda الناس كلهم من ذرية نوح (« les hommes sont tous de la descendance de Nūḥ »), puis conclut lui-même qu’Arabes et non-Arabes descendent de Sem, les Turcs et les Slaves de Japhet, les Noirs (al-sūdān) de Cham. Ibn Kathīr reprend la même généalogie des trois fils, et al-Rāzī tient la restriction du verset pour absolue : elle signifie, écrit-il, que tous ceux qui n’étaient ni Nūḥ ni de sa descendance ont péri (Mafātīḥ al-ghayb, t. 26 p. 339).

La tradition contemporaine la maintient telle quelle : IslamQA (n. 130293) affirme que tous les habitants de la terre périrent hors l’arche, Islamweb (fatwa arabe 210199) conclut au déluge couvrant toute la terre en citant Ibn Kathīr et al-Shinqīṭī, sans traiter le dossier géologique ni le dossier génétique.

La meilleure version de la défense n’est pourtant pas une construction récente, et elle porte un nom. Badr al-Dīn al-ʿAynī (mort en 1451), auteur de ʿUmdat al-qārī, l’un des grands commentaires du Ṣaḥīḥ de Bukhārī, la formule en traitant Bukhārī 335, le hadith des cinq privilèges, dont le dernier oppose les prophètes envoyés à leur seul peuple à une mission adressée à tous les hommes. La difficulté est interne : si le déluge a noyé la terre entière, Nūḥ aurait été envoyé à tous, contre la règle que le hadith énonce. Al-ʿAynī passe en revue les réponses de ses devanciers, y compris celle d’Ibn Ḥajar, les juge toutes insuffisantes, puis donne la sienne à la première personne : وعندي جواب آخر … وهو أن الطوفان لم يرسل إلا على قومه الذين هو فيهم، ولم يكن عاما (« j’ai une autre réponse … le déluge ne fut envoyé que sur son peuple, celui parmi lequel il se trouvait, et il ne fut pas général »), t. 4 p. 9.

Que la réponse soit bien la sienne, un adversaire l’atteste. Ibn Ḥajar la cite et la combat dans Intiqāḍ al-iʿtirāḍ, ouvrage tout entier dirigé contre le commentaire d’al-ʿAynī : il la rattache à une thèse tenue hors de l’islam, puis tranche, وهو خلاف ما أطبق عليه أهل الإسلام (« et cela contredit ce sur quoi les gens de l’islam se sont accordés »), t. 1 p. 302. Al-Ṣāliḥī al-Shāmī la transmet à son tour dans Subul al-hudā wa-l-rashād, t. 10 p. 304. Sur la page même où il la formule, al-ʿAynī répond à l’objection tirée de Bukhārī 3340 : la parole des ressuscités, qui salue en Nūḥ le premier messager envoyé aux gens de la terre, n’affirme pas l’étendue de sa mission, elle en établit l’antériorité.

Quatre siècles plus tard, al-Ālūsī (mort en 1854) l’écrit en son nom propre, dans son commentaire de 11:40 : والذي يميل القلب إليه أن الطوفان لم يكن عاما (« ce vers quoi le cœur penche, c’est que le déluge ne fut pas général »), Rūḥ al-maʿānī, t. 6 p. 253. Sur 71:26, il oppose à la lecture répandue que le mot rendu par « la terre » se dit souvent d’une portion de la terre, t. 15 p. 89.

Les relectures que cette voie demande sont fournies verset par verset dans l’excursus que Tafsīr al-Manār consacre à la question, « le déluge fut-il général ou particulier ? », t. 12 pp. 88-91. Rashīd Riḍā y admet que la restriction de 37:77 peut être relative, la descendance de Nūḥ étant seule à demeurer parmi le peuple de Nūḥ et non parmi les hommes ; et il refuse à 71:26 la valeur d’un texte décisif sur l’étendue, le mot al-arḍ (« la terre ») désignant couramment, dans le Coran même, le pays de ceux dont on parle : l’Égypte en 10:78, La Mecque en 17:76, le pays d’Israël en 17:4. Il reproduit la consultation adressée à Muḥammad ʿAbduh, qui répond qu’aucun texte décisif n’impose l’universalité du déluge ni celle de la mission de Nūḥ, et que le hadith invoqué est āḥād, sans force de certitude. ʿAbd al-Wahhāb al-Najjār penche de même, dans ses Qiṣaṣ al-anbiyāʾ, pour un déluge particulier, l’espèce humaine n’étant pas encore répandue sur le globe mais tenue dans la seule région frappée. Riḍā tire la conséquence pour son propre compte : ce qu’il retient est le sens apparent des textes et non un article de foi décisif, فإن أثبت علم الجيولوجية خلافه لا يضرنا (« si la science de la géologie établit le contraire, cela ne nous nuit pas »), t. 12 p. 91.

Une restriction du même verset était d’ailleurs déjà connue sur un autre objet : al-Qurṭubī rapporte l’avis de ceux qui donnaient une descendance à d’autres passagers de l’arche que les fils de Nūḥ, et qui lisaient dès lors « les seuls survivants » comme excluant la descendance de ceux qui avaient mécru et furent noyés.

Ibn ʿĀshūr, qui juge l’universalité requise par le sens apparent du Livre et de la sunna, expose les deux formes que prend la restriction. La première relativise 37:77 : ويكون القصر إضافيا أي لم يبق من قومه الذين أرسل إليهم (« et la restriction est alors relative, c’est-à-dire qu’il ne resta personne de son peuple, ceux vers qui il avait été envoyé »). La seconde cède l’étendue géographique sans céder l’étendue humaine : le déluge n’a pas couvert la terre, mais il a couvert les hommes, qui se tenaient tous dans les contrées qu’il a frappées. Il refuse de suivre l’une ou l’autre, jugeant que les appuis de ceux qui nient l’universalité ne sont pas assez fermes pour qu’on abandonne pour eux le sens apparent des récits, al-Taḥrīr wa-l-tanwīr, t. 23 p. 132.

Du côté des institutions, la question reste ouverte sur un point et fermée sur l’autre. Al-Qāsimī la recense dans Maḥāsin al-taʾwīl (t. 6 pp. 104-105), où il reproduit la consultation de ʿAbduh, et al-Tafsīr al-wasīṭ du complexe de recherches d’al-Azhar écrit n’avoir trouvé à la question de l’étendue aucune réponse tranchante qui impose avec certitude l’universalité ou la particularité, tout en tenant pour obligatoire de croire que le déluge fut universel sur les mécréants (t. 4 p. 200). La défense peut enfin, comme ailleurs, invoquer le miracle pour l’absence de traces : des eaux venues et retirées hors des régularités naturelles.

Le verdict.

La charge est confirmée sur toutes ses pièces : textes coraniques vérifiés en arabe, hadith vérifié, lecture universelle documentée chez al-Ṭabarī et Ibn Kathīr par des chaînes remontant à Ibn ʿAbbās et Qatāda, tenue par al-Rāzī, maintenue aujourd’hui par IslamQA et Islamweb. La règle d’or est satisfaite : la lecture qui produit la contradiction est celle de la tradition, hier et aujourd’hui. Les faits qui lui sont opposés tiennent également : aucun dépôt diluvien global n’est daté d’une période de présence humaine, les couches d’inondation d’Ur et de Shuruppak sont fluviales et locales, et la continuité du peuplement de l’Australie et des Amériques est établie au-delà du doute raisonnable.

Le miracle des eaux sans traces est une hypothèse ad hoc sans appui textuel, le récit coranique décrivant des eaux ordinaires dans leurs effets, qui portent une arche et noient un homme ; il refuse l’instruction plus qu’il n’y répond.

La contradiction établie ne tient pas, et pour une raison de fait. Une réconciliation existe, elle est nommée, et elle précède de plusieurs siècles le problème qu’elle résout : al-ʿAynī l’écrit au 15e siècle pour dénouer une difficulté interne au Ṣaḥīḥ, sans rien savoir des couches géologiques ; al-Ālūsī y penche en son nom quatre siècles plus tard ; Ibn ʿĀshūr en donne la forme technique ; Riḍā en fournit les appuis, verset par verset, et déclare d’avance que la géologie ne lui coûterait rien. Elle a sa réponse à chacune des pièces qu’on lui oppose, y compris à Bukhārī 3340, où al-ʿAynī lit l’antériorité de l’envoi de Nūḥ et non l’étendue de sa mission. La charte réserve la contradiction établie aux charges dont aucune réconciliation n’a d’appui textuel : la condition n’est pas remplie.

L’objection écartée ne tient pas davantage. La lecture locale est restée minoritaire, et l’autorité qui la connaît le mieux la refuse : Ibn Ḥajar la déclare contraire à ce sur quoi les gens de l’islam se sont accordés. Al-Rāzī lit la restriction de 37:77 comme absolue ; Ibn ʿĀshūr et al-Qāsimī, qui la recensent, se gardent de la suivre ; IslamQA et Islamweb concluent l’une et l’autre à un déluge couvrant toute la terre. Le partage compte, et il est défavorable : la seule branche qu’une institution contemporaine laisse ouverte, celle d’al-Azhar, est la branche géographique, qui maintient l’universalité du déluge sur les hommes et laisse donc la charge génétique entière ; la branche qui réconcilierait vraiment, celle où d’autres peuples survivent ailleurs, est précisément celle qu’Ibn Ḥajar écarte. La suivre demande quatre déplacements que la lecture reçue ne fait pas : prendre « la terre » au sens restreint en 71:26, la prendre de même dans la scène de 11:43, tenir la restriction de 37:77 pour relative, et lire Bukhārī 3340 comme une antériorité. Une défense qui coûte cela plaide, elle n’acquitte pas.

Un croisement doit enfin être consigné : la meilleure défense du dossier des soixante coudées invoque un déluge qui aurait détruit les vestiges des géants. Les deux services demandés au déluge s’excluent : global, il est démenti par l’absence de tout dépôt aux dates de présence humaine ; restreint, ce qui est le seul état où il échappe à ce démenti, il n’efface plus rien au-delà d’une région, et le registre squelettique du reste du monde lui demeure hors d’atteinte.

Ce qui renverserait ce verdict : du côté des faits, un dépôt diluvien global contemporain de la présence humaine, ou l’établissement d’une discontinuité du peuplement aux dates compatibles avec la séquence que le corpus donne lui-même, de Nūḥ à ʿĀd puis à Thamūd. Du côté de la réconciliation, deux établissements symétriques : qu’une autorité qui fait l’orthodoxie aujourd’hui adopte la lecture d’al-ʿAynī au lieu de la refuser ferait de cette tension une objection écartée ; à l’inverse, la démonstration que le passage de ʿUmdat al-qārī rapporte l’avis d’un autre au lieu du sien, ou qu’il porte sur la seule mission de Nūḥ et non sur l’étendue du déluge, retirerait à la défense son antériorité et son unique ancrage classique, et la charge monterait d’un degré.

Tension non résolue.Défense : restriction de portée.

Les pièces du dossier · 14