Aller au contenu
Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Prédestination, justice divine, contrainte en religion

Cote 28/81

7. Le défi d’inimitabilité sans épreuve

Les textes.

Coran 2:23 : وَإِن كُنتُمْ فِى رَيْبٍ مِّمَّا نَزَّلْنَا عَلَىٰ عَبْدِنَا فَأْتُوا۟ بِسُورَةٍ مِّن مِّثْلِهِۦ وَٱدْعُوا۟ شُهَدَآءَكُم مِّن دُونِ ٱللَّهِ إِن كُنتُمْ صَـٰدِقِين « Si vous êtes dans le doute au sujet de ce que Nous avons fait descendre sur Notre serviteur, apportez une sourate de semblable à lui, et appelez vos témoins en dehors d’Allah, si vous êtes véridiques. »

Coran 10:38 : قُلْ فَأْتُوا۟ بِسُورَةٍ مِّثْلِه « Dis : apportez une sourate semblable à lui. »

Coran 11:13 : قُلْ فَأْتُوا۟ بِعَشْرِ سُوَرٍ مِّثْلِهِۦ مُفْتَرَيَـٰت « Dis : apportez dix sourates semblables à lui, forgées. »

Coran 17:88 : قُل لَّئِنِ ٱجْتَمَعَتِ ٱلْإِنسُ وَٱلْجِنُّ عَلَىٰٓ أَن يَأْتُوا۟ بِمِثْلِ هَـٰذَا ٱلْقُرْءَانِ لَا يَأْتُونَ بِمِثْلِهِۦ وَلَوْ كَانَ بَعْضُهُمْ لِبَعْضٍ ظَهِيرًا « Dis : si les hommes et les djinns se réunissaient pour apporter le semblable de ce Coran, ils n’apporteraient pas son semblable, fussent-ils les uns pour les autres des soutiens. »

La contradiction.

Il ne s’agit pas ici d’une insatisfiabilité logique interne, mais d’un défi interne revendiqué comme preuve et jugé au standard qu’il se fixe (article 9 de la charte).

P1

Le texte pose un défi public dont l’échec est présenté comme démonstration de l’origine divine, 2:24 annonçant d’avance وَلَن تَفْعَلُوا « vous ne le ferez pas », et attachant le Feu à cet échec.

P2

Un test ne prouve rien si aucune production rivale ne peut satisfaire son critère ; or le critère que la tradition fixe est le rang le plus haut de l’éloquence, et al-Rummānī, dans al-Nukat fī iʿjāz al-Qurʾān, réserve ce rang au Coran seul et range au-dessous, comme faisable, tout ce qui n’est pas lui.

P3

La tradition n’a pas fixé ce que le test mesure. al-Ashʿarī, dans Maqālāt al-islāmiyyīn, recense trois positions sur la question de savoir si l’agencement du Coran est inimitable. al-Bāqillānī et al-Jurjānī logent l’inimitabilité dans l’éloquence et l’agencement ; al-Naẓẓām la loge dans les annonces de l’invisible et rapporte l’absence d’imitation à la ṣarfa, l’empêchement divin d’imiter, que reprend al-Sharīf al-Murtaḍā.

P4

Toute tentative historique (Musaylima, imitations ultérieures) n’a été jugée que par le camp qui porte la revendication.

donc

Le défi est donc structurellement infalsifiable, alors que le texte le présente comme décisif.

Aggravation interne : la doctrine de la ṣarfa, défendue au sein même du kalām, revient à admettre que le texte n’est pas intrinsèquement inimitable.

La défense de la tradition.

La meilleure version est celle d’al-Bāqillānī (Iʿjāz al-Qurʾān). Le Coran rompt la coutume littéraire en créant un genre hors des formes connues, ni poésie métrique, ni sajʿ, ni prose ordinaire, tout en se maintenant au sommet de l’éloquence. Les juges compétents étaient les maîtres arabes de la langue, contemporains du Prophète, les plus qualifiés et les plus motivés : une sourate leur aurait épargné la guerre, l’exil et la captivité des leurs (1/20), et leur silence vaut verdict historique. Il rejette expressément la ṣarfa comme théologiquement faible, puisque l’inimitable serait alors l’empêchement et non le texte, qui ne vaudrait par lui-même pas mieux qu’un autre (1/30).

al-Bāqillānī pose de plus la question du critère, celle de savoir à quoi l’on reconnaîtrait l’inimitabilité, et il y répond en trois temps. Le juge n’est pas l’individu qui se croit capable, mais le corps entier des maîtres de la langue. Le critère est une dizaine de traits du texte, qu’il énumère et commente un à un (1/34-46). La méthode se montre enfin en acte : il démonte vers à vers le poème le plus admiré de la langue arabe, celui d’Imruʾ al-Qays, puis cite les productions de Musaylima pour qu’on les mette en regard. al-Rummānī avait fait de même, classant l’éloquence en trois rangs et la décomposant en dix chapitres. À qui objecte que le critère resterait trop obscur pour départager, il oppose l’usage des joutes poétiques de Jarīr et d’al-Farazdaq, où les partisans de chaque camp plaidaient : si l’affaire avait été de celles où de bons juges peuvent diverger faute d’y voir clair, les Arabes n’auraient renoncé ni à la confrontation ni à l’argument qu’ils en auraient tiré.

al-Rāzī, dans Mafātīḥ al-Ghayb, lit le défi comme une procédure. Les témoins que 2:23 fait appeler sont, écrit-il, les chefs et les notables des destinataires, convoqués pour les aider dans la confrontation et pour juger « pour vous et contre vous » ce qui est possible et ce qui ne l’est pas ; il retient cette lecture contre celle qui voit dans ces témoins les idoles, et l’une de ses raisons est qu’il y avait chez les Arabes des notables pour trancher les contestations d’éloquence en disant lequel des deux rivaux l’emportait (2/350). Si une contestation s’élève et qu’on craigne que la production ne soit pas reçue, ajoute-t-il, les témoins et les juges lèvent le doute (2/347).

La démonstration d’al-Rāzī a deux routes, et il préfère la seconde. Ou bien le Coran atteint en éloquence le degré du prodige, et il est inimitable ; ou bien il ne l’atteint pas, et l’abstention d’hommes capables et pressés de répondre rompt à son tour la coutume, donc prodige encore. فثبت أن القرآن معجز على جميع الوجوه وهذا الطريق عندنا أقرب إلى الصواب « il est ainsi établi que le Coran est inimitable dans tous les cas de figure, et cette route est chez nous la plus proche du juste » (2/348).

Ibn ʿĀshūr, dans al-Taḥrīr wa-l-tanwīr, prend de front le soupçon d’un silence fabriqué : rien n’assure, objecte-t-il lui-même, que les Arabes n’aient pas répondu sans que la réponse nous parvienne. Il répond que le Prophète fut envoyé au milieu d’un peuple hostile, et non parmi des proches acquis à sa cause. Ce peuple l’a traité de fou et de sorcier, l’a mis au ban, l’a chassé, a cherché à le tuer, et l’a combattu dix-neuf ans, jusqu’à la prise de La Mecque. Une inimitié aussi longue et aussi publique n’aurait pas laissé enfouir une réponse réussie (1/347).

Al-Jurjānī (Dalāʾil al-iʿjāz) situe l’iʿjāz dans le naẓm, l’agencement unique entre sens et syntaxe. L’apologétique contemporaine soutient que le défi reste ouvert depuis quatorze siècles sans réponse reconnue et que l’induction historique suffit, sans qu’un arbitrage formel soit requis. Le verdict complète par la voie cumulative, celle que la défense contemporaine retient également : Suleiman Hani, pour le Yaqeen Institute (« Introduction to Iʿjāz al-Qurʾān »), écrit que le caractère miraculeux du Coran « s’observe en considérant simultanément toutes les facettes de l’iʿjāz », et cite al-Zarkashī : « l’avis de ceux qui ont examiné la question à fond est que l’iʿjāz du Coran tient à tous les facteurs précédents ensemble, et à aucun d’eux isolément ». Ibn Taymiyya avait posé la même voie, et il en tire l’argument qui désamorce la divergence (al-Jawāb al-ṣaḥīḥ, 5/429) : كل ما ذكره الناس من الوجوه في إعجاز القرآن هو حجة على إعجازه ، ولا تناقض في ذلك ، بل كل قوم تنبهوا لما تنبهوا له « tout ce que les gens ont mentionné des aspects de l’inimitabilité du Coran est un argument de son inimitabilité, et il n’y a là aucune contradiction : chaque groupe a simplement remarqué ce qu’il a remarqué ». Cette voie recueille l’empêchement divin au lieu de l’écarter : Ibn Taymiyya le range parmi les plus faibles des avis tant qu’on en fait le siège unique du prodige, puis le garde comme l’un des aspects, car si les hommes pouvaient répondre et qu’aucun ne l’a fait alors que tous en avaient le motif, cette abstention générale rompt la coutume à elle seule. Ibn ʿĀshūr le tient de même pour faible et suffisant à la fois.

Le verdict.

Tension non résolue confirmée, défense coûteuse. Le test n’est pas resté sans règle : la tradition lui a donné un critère, le rang de l’éloquence décomposé en chapitres énumérables, un arbitre, le corps des maîtres de la langue, et des constats appliqués, sur les productions de Musaylima comme sur le poème le plus admiré de la langue. Le défaut est dans le critère lui-même. al-Rummānī réserve au Coran seul le rang qui rendrait une production inimitable et range tout le reste au-dessous : une production rivale est classée avant d’être lue.

La meilleure défense contemporaine reconnaît la divergence en propres termes, « les savants ont délibéré sur ce que l’iʿjāz du Coran recouvre exactement », et la résout par cumul, à la suite d’al-Zarkashī. Or c’est al-Zarkashī qui, avant de recenser les avis, pose la règle : لا يصح التحدي بشيء مع جهل المخاطب بالجهة التي وقع بها التحدي « un défi, quel qu’en soit l’objet, n’est pas valable tant que celui à qui il s’adresse ignore l’aspect sous lequel il est lancé » ; on ne défie personne de refaire un anneau sans lui montrer d’abord en quoi on le prétend incapable (al-Burhān, 2/93). Il recense ensuite douze avis sur cet aspect, retient qu’il les faut tous ensemble, et ajoute qu’il en est d’autres encore, qu’il n’énumère pas (2/106). L’aspect qu’il fallait faire connaître est devenu une liste ouverte.

Et la route qu’al-Rāzī préfère conclut sur les deux branches de son alternative : que le Coran atteigne ou non le degré d’éloquence qu’on lui prête, le prodige est le même, et c’est de tenir dans les deux cas qu’elle tire sa valeur à ses yeux. Une démonstration qui donne le même résultat quel que soit le fait ne se laisse plus contredire par aucun fait, et c’est la défense elle-même qui l’énonce.

L’empêchement divin n’est pas mis hors jeu par la voie cumulative, il y est absorbé. Ibn Taymiyya et Ibn ʿĀshūr le tiennent pour faible et le gardent, parce qu’il déplace le prodige du texte vers l’abstention. Le déplacement sauve la conclusion et abandonne la prémisse : le Coran cesse d’être intrinsèquement inimitable, et ce que le défi devait établir devient un fait de silence, rapporté par ceux-là mêmes qui l’invoquent.

L’induction historique est réelle mais non décisive. L’argument d’Ibn ʿĀshūr porte contre l’idée d’une réponse étouffée ; il ne porte pas contre ce qui reste, à savoir que le constat d’échec n’a pas été rendu par les arbitres que 2:23 convoquait, mais par le camp vainqueur, longtemps après. al-Bāqillānī l’écrit lui-même de quiconque n’a pas assisté au défi : celui-là ne connaît l’incapacité des Arabes que par la transmission, et la transmission a ses conditions (1/252). Pour les non-arabophones, c’est-à-dire la quasi-totalité des destinataires revendiqués, il ne reste que ce témoignage.

La charge tient : test revendiqué comme décisif en 2:24, muni d’un critère qui place d’avance le Coran hors d’atteinte et d’un constat que les arbitres désignés n’ont jamais rendu. La défense inductive plaide, quatorze siècles sans épreuve arbitrée ne font pas un verdict.

Ce qui renverserait ce verdict : un critère de similitude dont le rang le plus haut ne soit pas défini par le Coran, et qu’une production rivale puisse donc atteindre en principe, joint à un constat rendu par les arbitres que 2:23 convoque plutôt que par le camp qui porte la revendication. Le test redeviendrait adjudicable, et son résultat compterait.

Tension non résolue.Défense : renvoi à l’invérifiable.

Les pièces du dossier · 5