6. La sourate oubliée des deux vallées
Les textes.
Muslim 1050, ṣaḥīḥ, rapport d’Abū Mūsā al-Ashʿarī : وَإِنَّا كُنَّا نَقْرَأُ سُورَةً كُنَّا نُشَبِّهُهَا فِي الطُّولِ وَالشِّدَّةِ بِبَرَاءَةَ فَأُنْسِيتُهَا غَيْرَ أَنِّي قَدْ حَفِظْتُ مِنْهَا لَوْ كَانَ لاِبْنِ آدَمَ وَادِيَانِ مِنْ مَالٍ لاَبْتَغَى وَادِيًا ثَالِثًا (« nous récitions une sourate que nous comparions en longueur et en véhémence à Barāʾa [la sourate 9, longue de cent vingt-neuf versets], puis j’en fus fait oublier ; j’en ai seulement retenu : si le fils d’Ādam avait deux vallées de biens, il en rechercherait une troisième »).
Bukhārī 6440, ṣaḥīḥ, où Ubayy b. Kaʿb revient sur ce même dit des deux vallées : كُنَّا نَرَى هَذَا مِنَ الْقُرْآنِ حَتَّى نَزَلَتْ أَلْهَاكُمُ التَّكَاثُرُ (« nous tenions cela pour du Coran, jusqu’à ce que descende : la course à l’abondance vous distrait », 102:1, l’ouverture d’al-Takāthur).
En face, Coran 15:9, sur la garde du Rappel : إِنَّا نَحْنُ نَزَّلْنَا ٱلذِّكْرَ وَإِنَّا لَهُۥ لَحَـٰفِظُونَ (« c’est Nous qui avons fait descendre le Rappel, et c’est Nous qui en sommes certes les gardiens »).
La charge.
Abū Mūsā parle devant trois cents lecteurs de Bassora, et ne retient de cette sourate que le dit des deux vallées ; une seconde sourate, semblable aux musabbiḥāt (les sourates qui s’ouvrent sur la glorification d’Allah), est également perdue sauf un verset. Cela heurte 15:9 et la doctrine de la complétude du muṣḥaf.
La défense de la tradition.
La défense se présente par deux voies. Al-Suyūṭī, dans son commentaire de Muslim, et Abū al-ʿAbbās al-Qurṭubī, dans al-Mufhim, lisent le passif fa-unsītuhā (« puis j’en fus fait oublier ») comme l’insāʾ divin, l’oubli provoqué par Allah. C’est un mode d’abrogation de la récitation que le corpus prévoit lui-même, par un double ancrage antérieur au problème : 2:106 (« tout verset que Nous abrogeons ou que Nous faisons oublier ») et 87:6-7 (« tu n’oublieras pas, sauf ce qu’Allah veut »). Sur cette lecture, 15:9 garantit ce qui demeure Coran, non ce qui a cessé de l’être.
Ibn Ḥajar retient l’autre voie, plus radicale (Fatḥ al-Bārī, sur Bukhārī 6440) : le dit des deux vallées n’a jamais été du Coran, les Compagnons l’avaient supposé tel parce qu’il blâme l’avidité, et la descente d’al-Takāthur, qui dit cela même et davantage, leur a fait reconnaître là une parole du Prophète. Il n’y a alors rien à abroger, et le contenu subsiste dans le corpus comme hadith (Bukhārī 6436-6438).
Le verdict.
Objection écartée. Reste la comparaison avec le dossier de la lapidation et celui des cinq tétées, tous deux classés tensions non résolues. Là-bas, l’abrogation n’a aucune attestation indépendante : elle se reconstruit après coup, par le seul fait de l’absence du muṣḥaf. Ici, le propos d’Ubayy b. Kaʿb, en Bukhārī 6440, fournit ce qui manque là-bas : une parole de Compagnon qui rapporte de l’intérieur que le passage fut tenu pour du Coran jusqu’à la descente de 102:1, et qu’il cessa de l’être à ce moment, du vivant du Prophète. Sur l’une comme sur l’autre voie de la défense, cette fin tient à un événement nommé, et non à l’absence constatée : l’objection est écartée sur cette motivation précise.
Trois limites sont consignées. Bukhārī 6440 porte sur le dit des deux vallées, le seul fragment retenu de la longue sourate ; celle-ci et la seconde sourate, semblable aux musabbiḥāt, restent couvertes par le seul mécanisme général de l’insāʾ, sans attestation propre. La voie d’Ibn Ḥajar ne les atteint pas davantage : Abū Mūsā dit de ces sourates qu’elles furent descendues, non qu’on les ait supposées telles.
La descente de 102:1 n’est pas datée de façon consensuelle. Dans son commentaire coranique, al-Qurṭubī écrit d’al-Takāthur : وهي مكية في قول جميع المفسرين « elle est mecquoise de l’avis de tous les exégètes », avant de rapporter qu’al-Bukhārī la donne pour médinoise. Or Ubayy était de Médine, où l’islam n’entra qu’à la veille de l’hégire : sur le classement mecquois, al-Takāthur serait descendue avant sa conversion, et c’est son propos qui sert d’appui au classement médinois.
Enfin le coût résiduel est réel : toute perte devient requalifiable en abrogation, et 15:9 infalsifiable. Il est versé au dossier des versets récités puis disparus, où il pèse comme troisième attestation d’un même schéma.
Ce qui renverserait ce verdict : l’établissement que le propos d’Ubayy ne porte pas sur le dit des deux vallées, ou que la descente d’al-Takāthur n’a pas mis fin à son statut de Coran. La fin de ce statut perdrait alors l’appui qui distingue ce dossier de celui de la lapidation et de celui des cinq tétées : elle ne serait plus attestée que par l’absence, et le classement rejoindrait le leur.
Objection écartée.Défense : abrogation chronologique.
Les pièces du dossier · 7
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