2. La détermination du sexe et de la ressemblance par les eaux de l’homme et de la femme
La défense la plus solide que la tradition ait produite ici est celle d’Ibn Taymiyya : la mention du sexe dans Muslim 315a serait un wahm, une erreur de rapporteur. Sauver le texte a exigé d’admettre une erreur de transmission dans un recueil tenu pour ṣaḥīḥ.
Les textes.
Muslim 315a, ṣaḥīḥ : مَاءُ الرَّجُلِ أَبْيَضُ وَمَاءُ الْمَرْأَةِ أَصْفَرُ فَإِذَا اجْتَمَعَا فَعَلاَ مَنِيُّ الرَّجُلِ مَنِيَّ الْمَرْأَةِ أَذْكَرَا بِإِذْنِ اللَّهِ وَإِذَا عَلاَ مَنِيُّ الْمَرْأَةِ مَنِيَّ الرَّجُلِ آنَثَا بِإِذْنِ اللَّهِ (« L’eau de l’homme est blanche et l’eau de la femme est jaune ; quand elles se rejoignent et que le maniyy (le sperme) de l’homme domine celui de la femme, ils engendrent un mâle, par la permission d’Allah ; et quand le maniyy de la femme domine celui de l’homme, ils engendrent une fille, par la permission d’Allah »).
Bukhārī 3329, ṣaḥīḥ : فَإِنَّ الرَّجُلَ إِذَا غَشِيَ الْمَرْأَةَ فَسَبَقَهَا مَاؤُهُ كَانَ الشَّبَهُ لَهُ وَإِذَا سَبَقَ مَاؤُهَا كَانَ الشَّبَهُ لَهَا (« si l’homme couvre la femme et que son eau précède, la ressemblance est pour lui ; si l’eau d’elle précède, la ressemblance est pour elle »).
La contradiction.
Le sexe de l’enfant dépend de la domination (ʿalā) de l’une des deux eaux sur l’autre.
La ressemblance dépend de la précédence (sabaqa) de l’une des deux eaux.
Fait établi : le sexe est déterminé par le seul spermatozoïde fécondant, X ou Y, l’ovule apportant toujours un X, et il n’existe aucun mécanisme par lequel une « eau » féminine dominante produirait une fille.
Fait établi : la ressemblance résulte de la recombinaison des génomes des deux parents, indépendante de tout ordre d’émission des fluides.
Le sens apparent des deux hadiths, un duel de deux fluides émis lors du coït, est incompatible avec P3 et P4.
Les deux hadiths divergent en outre entre eux : le sexe tient à la domination d’une eau, la ressemblance à sa précédence. Les commentateurs ont dû harmoniser cette tension interne avant même de répondre à la charge.
La défense de la tradition.
Cette harmonisation est ancienne, et elle se fait dans deux sens opposés. Al-Ṭaḥāwī, mort en 933, répartit les effets : la domination d’une eau sur l’autre donne le sexe, la précédence donne la ressemblance, et il ajoute que le décret divin avait de toute façon fixé le sexe auparavant. Ibn al-Qayyim répartit de même. Ibn al-ʿArabī et Ibn Ḥajar font le partage inverse : sabaqa (« précéder ») veut dire sortir le premier et répond du sexe, ʿalā (« dominer ») veut dire être le plus abondant et répond de la ressemblance, Ibn Ḥajar tirant de là six cas de figure. Abū al-ʿAbbās al-Qurṭubī, dans al-Mufhim, tranche autrement encore : dans Muslim 315a, ʿalā doit se lire sabaqa.
Ces harmonisations répondent à un constat que leurs auteurs font eux-mêmes. Pris ensemble, les deux hadiths lieraient le garçon à la ressemblance du côté paternel et la fille à la ressemblance du côté maternel. Abū al-ʿAbbās al-Qurṭubī écrit dans al-Mufhim que l’existant est le contraire de cela. Ibn Ḥajar déclare Muslim 315a problématique pour la même raison, un garçon pouvant tenir du côté maternel, et tranche dans le Fatḥ al-Bārī par ces mots : والمشاهد خلاف ذلك (wa-l-mushāhad khilāf dhālik, « et ce qu’on observe est le contraire de cela »).
Ibn Taymiyya, lui, retire la pièce. Ibn al-Qayyim le rapporte ainsi : le seul libellé conservé est celui de la ressemblance, et l’engendrement d’un mâle ou d’une femelle n’a aucune cause naturelle, relevant du décret au même titre que la subsistance et le terme de la vie. Ibn al-Qayyim porte le même doute en son nom propre, Ibn ʿUthaymīn le reprend, et IslamQA, fatwa arabe 175100, en fait la première de ses trois voies, parlant d’une erreur de rapporteur (wahm) sur la mention du sexe dans Muslim 315a. Cette défense a un vrai fondement de critique du matn (Bukhārī 3329 ne parle que de ressemblance) et mobilise les meilleurs outils internes de la tradition (la science des défauts cachés, ʿilal, et la critique du contenu, naqd al-matn).
Reste l’occasionalisme, qu’Ibn al-Qayyim pousse le plus loin : le sexe peut bien avoir des causes, puisqu’une cause n’oblige jamais son effet ; si Dieu veut, Il lui donne sa portée, s’Il veut, Il la lui retire, et s’Il veut, Il lui fait produire le contraire de ce dont elle est cause. La clause « bi-idhni Llah » (« avec la permission d’Allah »), que le hadith répète deux fois, donne prise à cette lecture. La défense moderne d’IslamQA, dans sa version la plus forte, avance que le milieu vaginal ou cervical favoriserait sélectivement les spermatozoïdes X ou Y, tout en concédant que la question « requiert encore une étude scientifique spécialisée ».
Le verdict.
Aucune réconciliation n’échappe aux critères de A, et la meilleure défense classique est littéralement un aveu : une erreur de transmetteur dans un ṣaḥīḥ, coût considérable pour la doctrine de la préservation. Le classer en tension non résolue reviendrait à tenir pour une défense recevable ce qui retranche une pièce du recueil défendu. Cette défense ne couvre au demeurant que le volet du sexe et laisse intact le volet ressemblance-par-précédence, affirmé par Bukhārī comme par Muslim et tout aussi incompatible avec la génétique.
L’occasionalisme d’Ibn al-Qayyim déplace le problème sans le résoudre : « quand X alors Y, par la permission de Dieu » reste faux quand la corrélation n’existe pas, et une cause dont Dieu peut retirer la portée, ou renverser l’effet, ne prédit plus rien : c’est le cas que tranche l’article 6. La défense moderne du milieu sélectif est ad hoc sans appui dans le matn (la domination du maniyy n’est pas un pH cervical) et scientifiquement non soutenue : la méthode Shettles, qui prétendait choisir le sexe par le moment du rapport, n’a jamais été confirmée par un essai contrôlé, il n’existe in vivo aucun mécanisme connu par lequel la quantité ou la précédence relative des fluides parentaux détermine le sexe de l’enfant, et la seule discrimination entre spermatozoïdes X et Y jamais obtenue exige un tri instrumental en laboratoire.
Les harmonisations ne traitent que la tension interne, pas la science : elles décident laquelle des deux propriétés des fluides gouverne le sexe, quand aucune des deux n’a d’effet sur lui. La relecture de la précédence comme prépondérance des gènes viole en outre le sens apparent qu’al-Nawawī et Ibn Ḥajar retiennent eux-mêmes, l’ordre de sortie des fluides lors du coït ou leur abondance relative. Le sens apparent est la théorie antique des deux semences en duel, que l’Antiquité partage : on la lit chez les hippocratiques, et le Talmud l’emploie en Niddah 31a pour rattacher tel trait de l’enfant au père et tel autre à la mère. Le parallèle porte sur ce cadre commun, non sur le détail des correspondances, qui varie d’une source à l’autre. Cette théorie est présentée dans Bukhārī 3329 comme un savoir révélé à l’instant par Jibrīl (Gabriel) pour répondre au test de ʿAbd Allāh b. Salām, savant juif de Médine venu éprouver le Prophète, ce qui ferme l’échappatoire du simple langage d’époque : le terrain a été choisi par la défense.
Le noyau vrai (contribution matérielle des deux parents, contre l’aristotélisme qui faisait de la femme un simple réceptacle) est porté au crédit du texte, mais n’est pas ce que la charge attaque.
Ce qui renverserait ce verdict : un mécanisme documenté par lequel la précédence ou la quantité des fluides parentaux détermine le sexe de l’enfant ou le parent auquel il ressemble.
Contradiction établie.Défense : critique du rapporteur.
Les pièces du dossier · 2
- Muslim 315avérifiée sur sunnah.com
- Bukhārī 3329vérifiée sur sunnah.com