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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Christologie, Écritures antérieures, signes

Cote 39/81

2. Juger par un livre déclaré corrompu : la Torah et l’Évangile du 7e siècle contre la doctrine du taḥrīf textuel

Les textes.

Le Coran valide les Écritures détenues par ses contemporains.

5:43 : وَكَيْفَ يُحَكِّمُونَكَ وَعِندَهُمُ ٱلتَّوْرَىٰةُ فِيهَا حُكْمُ ٱللَّه « comment te prendraient-ils pour juge, alors qu’ils ont chez eux la Torah où se trouve le jugement d’Allah ».

5:47 : وَلْيَحْكُمْ أَهْلُ ٱلْإِنجِيلِ بِمَآ أَنزَلَ ٱللَّهُ فِيه « que les gens de l’Évangile jugent d’après ce qu’Allah y a fait descendre ».

5:68 : لَسْتُمْ عَلَىٰ شَىْءٍ حَتَّىٰ تُقِيمُوا۟ ٱلتَّوْرَىٰةَ وَٱلْإِنجِيل « vous ne tenez sur rien tant que vous n’établissez pas la Torah et l’Évangile ».

10:94 : فَإِن كُنتَ فِى شَكٍّ مِّمَّآ أَنزَلْنَآ إِلَيْكَ فَسْـَٔلِ ٱلَّذِينَ يَقْرَءُونَ ٱلْكِتَـٰبَ مِن قَبْلِك « si tu es dans le doute sur ce que Nous avons fait descendre vers toi, interroge ceux qui lisent le Livre avant toi ».

3:3 présente le Coran comme مُصَدِّقًا لِّمَا بَيْنَ يَدَيْه « confirmant ce qui l’a précédé ».

Deux textes servent d’appui à la défense : 2:79, فَوَيْلٌ لِّلَّذِينَ يَكْتُبُونَ ٱلْكِتَـٰبَ بِأَيْدِيهِمْ ثُمَّ يَقُولُونَ هَـٰذَا مِنْ عِندِ ٱللَّه « malheur à ceux qui écrivent le livre de leurs mains puis disent : ceci vient d’Allah », seul appui coranique direct d’une fabrication textuelle, locale et non totale.

Et 5:13, يُحَرِّفُونَ ٱلْكَلِمَ عَن مَّوَاضِعِه « ils détournent les paroles de leurs emplacements », que le courant classique lit comme détournement du sens, non comme réécriture.

Le hadith de la lapidation, Bukhārī 6841 (ṣaḥīḥ, parallèles 3635, 4556, Muslim 1699) : ارْفَعْ يَدَكَ فَرَفَعَ يَدَهُ فَإِذَا فِيهَا آيَةُ الرَّجْمِ « lève ta main ; il leva sa main, et voici qu’y était le verset de la lapidation ».

Enfin, un fait établi au-delà du doute raisonnable : par Qumrân, le Vaticanus et le Sinaiticus, la Peshitta et la Vulgate, le texte de la Torah et des Évangiles en circulation au 7e siècle est matériellement celui d’aujourd’hui.

La contradiction.
P1

Le Coran affirme, au présent de l’énonciation, que la Torah « chez eux » contient le jugement d’Allah, ordonne aux gens de l’Évangile de juger par lui, et renvoie le Prophète lui-même, en cas de doute, aux lecteurs du Livre.

P2

Le texte que lisaient ces communautés au 7e siècle est, matériellement, le texte actuel.

P3

La doctrine sunnite devenue dominante depuis Ibn Ḥazm tient ce même texte pour textuellement corrompu, au point d’avoir perdu les annonces de Muḥammad et de ne plus faire autorité.

donc

La conjonction implique que le Coran valide et rend normatif le texte même que la doctrine dominante déclare corrompu ; l’incompatibilité oppose le sens apparent du Coran, tel que reçu par le courant classique du taḥrīf al-maʿnā, à la doctrine du taḥrīf al-naṣṣ.

La défense de la tradition.

La tradition est divisée. Ibn ʿAbbās, cité en taʿlīq par Bukhārī, fonde le taḥrīf al-maʿnā : « nul ne peut ôter le texte d’un des Livres d’Allah ; mais ils le détournent en l’interprétant contre son sens ». Al-Ṭabarī lit les versets de validation au présent réel : la Torah de Médine contient réellement la lapidation, la faute est de la cacher. Al-Rāzī juge improbable l’altération textuelle d’un livre transmis en masse.

La thèse de la corruption textuelle massive vient d’Ibn Ḥazm (11e siècle), en contexte polémique, et devient ensuite dominante. Ibn Taymiyya tient une position médiane : des copies divergentes existent, une part de corruption a pu toucher certaines copies, sans que tout soit corrompu. L’état actuel (Islamweb 9732, IslamQA 2001) affirme une falsification textuelle mais partielle.

La défense retenue dans sa version la plus forte : le Coran confirme la révélation d’origine (3:3), et ne valide les copies présentes qu’en tant qu’elles la conservent, ce que le corpus ṣaḥīḥ confirme dans un cas précis (la lapidation, Bukhārī 6841, réellement présente dans la Torah) ; la restriction est dans la lettre de 5:47, qui ordonne de juger « par ce qu’Allah y a fait descendre », non par tout le codex.

2:79 donne un appui direct à une fabrication partielle. Et le renfort que la charge pourrait chercher dans 6:115 et 18:27, « nul ne substitue à Ses paroles », ne lui est pas acquis : l’exégèse classique rapporte ces versets au Coran et aux décrets divins, non aux Écritures antérieures.

Le verdict.

Tension non résolue. La charge est recevable au regard de la règle d’or : la lecture au présent réel est celle d’al-Ṭabarī et du courant d’Ibn ʿAbbās, et la majorité des anciens tenaient le taḥrīf al-maʿnā précisément à cause de ces versets. Le fait manuscrit verrouille la charge : toute corruption ayant fait disparaître les annonces devrait être antérieure à des manuscrits qui précèdent l’islam, donc le texte que le Coran désigne comme contenant le jugement d’Allah, comme référence pour lever le doute du Prophète et comme norme de jugement, est déjà, matériellement, le texte actuel.

Le corpus ṣaḥīḥ documente en outre le mécanisme, et ce n’est pas celui que la doctrine suppose. Dans la seule scène où le Prophète confronte un texte juif, il le fait ouvrir et y trouve la règle intacte : ce qu’on lui oppose est une main posée sur une ligne, un kitmān, une dissimulation, non une réécriture.

La défense n’est pas une pure invention, mais son coût est élevé sur trois points. Le critère de tri entre parties authentiques et corrompues n’est autre que le Coran lui-même, ce qui rend la validation circulaire et vide 10:94 de sa fonction : on ne lève pas un doute en consultant un livre dont on ne sait quels passages font foi.

Le dosage est ad hoc, le texte étant réputé préservé exactement là où le corpus ṣaḥīḥ le confirme et corrompu exactement là où l’apologétique en a besoin. Et la position dominante est postérieure au problème, née au 11e siècle pour la polémique.

Reste l’objection la plus naturelle : la corruption serait antérieure aux manuscrits. Elle se retourne. Si l’altération précède Qumrân, le texte ainsi désigné était corrompu depuis des siècles au moment où le Coran en fait la norme et le recours. Reculer la date de l’altération n’allège donc pas la charge, mais l’aggrave.

Le grade A est refusé pour deux raisons : la charge ne dispose d’aucun verset garantissant les Écritures antérieures, et la contradiction n’oppose pas deux textes du corpus admissible entre eux, mais le sens apparent du Coran à une doctrine exégétique tardive, configuration exacte du grade B.

Ce qui renverserait ce verdict : un critère de tri entre parties authentiques et parties corrompues qui soit extérieur au Coran, et donc non circulaire : 10:94 retrouverait sa fonction, et le dosage cesserait d’être ajusté sur les besoins de la démonstration qu’il sert.

Tension non résolue.Défense : restriction de portée.

Les pièces du dossier · 13