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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Christologie, Écritures antérieures, signes

Cote 38/81

1. Le tawaffā de ʿĪsā (3:55, 5:117) contre la doctrine du ʿĪsā vivant au ciel

Les textes.

En 3:55, Allah dit à ʿĪsā (Jésus) : إِذْ قَالَ ٱللَّهُ يَـٰعِيسَىٰٓ إِنِّى مُتَوَفِّيكَ وَرَافِعُكَ إِلَىَّ وَمُطَهِّرُكَ مِنَ ٱلَّذِينَ كَفَرُوا « Ô ʿĪsā, Je vais te tawaffā (mutawaffīka : te prendre, te faire mourir) et t’élever vers Moi, et te purifier de ceux qui ont mécru ».

En 5:117, ʿĪsā déclare au Jour du jugement : وَكُنتُ عَلَيْهِمْ شَهِيدًا مَّا دُمْتُ فِيهِمْ ۖ فَلَمَّا تَوَفَّيْتَنِى كُنتَ أَنتَ ٱلرَّقِيبَ عَلَيْهِم « Je fus témoin sur eux tant que je demeurai parmi eux ; puis quand Tu m’as tawaffā, c’est Toi qui fus l’observateur sur eux ».

Le verset 39:42 décrit lui-même deux modes du tawaffā : ٱللَّهُ يَتَوَفَّى ٱلْأَنفُسَ حِينَ مَوْتِهَا وَٱلَّتِى لَمْ تَمُتْ فِى مَنَامِهَا « Allah tawaffā les âmes au moment de leur mort, et celles qui ne sont pas mortes, durant leur sommeil » (de même 6:60 pour le sommeil nocturne).

Côté hadith, Bukhārī 4625-4626 (ṣaḥīḥ, multi-chaînes) place la formule du tawaffā dans la bouche de Muḥammad lui-même : au Jour du jugement, voyant des hommes de sa communauté emmenés du côté gauche et apprenant qu’ils ont apostasié après lui, il dira : فَأَقُولُ كَمَا قَالَ الْعَبْدُ الصَّالِحُ وَكُنْتُ عَلَيْهِمْ شَهِيدًا مَا دُمْتُ فِيهِمْ فَلَمَّا تَوَفَّيْتَنِي كُنْتَ أَنْتَ الرَّقِيبَ عَلَيْهِمْ « je dirai comme a dit le serviteur vertueux : Je fus témoin sur eux tant que je demeurai parmi eux ; puis quand Tu m’as tawaffā (tawaffaytanī), c’est Toi qui fus l’observateur sur eux ».

Le serviteur vertueux est ʿĪsā, et ces mots sont ceux de 5:117.

Bukhārī rapporte en outre, dans son Ṣaḥīḥ, la glose d’Ibn ʿAbbās : قَالَ ابْنُ عَبَّاسٍ : مُتَوَفِّيكَ : مُمِيتُكَ « mutawaffīka signifie : Je te fais mourir ». Il la donne en suspension mais à la forme affirmative (muʿallaq bi-ṣīghat al-jazm), c’est-à-dire sans en douter, et Ibn Ḥajar en rattache la chaîne par al-Ṭabarī.

Enfin Bukhārī 3448 (ṣaḥīḥ, parallèle Muslim 155, descente tenue pour mutawātir par Ibn Kathīr) fonde la doctrine adverse : لَيُوشِكَنَّ أَنْ يَنْزِلَ فِيكُمُ ابْنُ مَرْيَمَ حَكَمًا عَدْلًا « le fils de Maryam (Marie) est sur le point de descendre parmi vous en juge équitable ».

La contradiction.
P1

En 3:55, le tawaffā précède l’élévation dans l’ordre des mots : sous la lecture mortelle, ʿĪsā meurt puis est élevé, et la doctrine doit donc inverser la séquence que le verset donne.

P2

En 5:117, le tawaffā est l’événement passé qui a mis fin à la présence de ʿĪsā parmi les siens, et l’usage prophétique applique cette formule exacte au cas de la mort.

P3

Partout ailleurs dans le Coran, quand Allah tawaffā un humain, il s’agit de la mort ou du sommeil, les deux seuls modes attestés dans le corpus (39:42, 6:60) ; jamais d’un enlèvement corporel à l’état de veille.

P4

La doctrine sunnite obligatoire, fondée sur 4:157-158 et les hadiths ṣaḥīḥ de la descente, tient que ʿĪsā n’est pas mort, fut élevé vivant corps et âme, et mourra après sa descente eschatologique.

donc

La conjonction de P3 et P4 oblige à un sens tiers du tawaffā, sans autre attestation dans le corpus, et P1 y ajoute un réordonnancement sans marqueur textuel, alors que la lecture mortelle est attestée en interne par P2.

La défense de la tradition.

Al-Ṭabarī recense quatre lectures sur 3:55 : sommeil (al-Rabīʿ, al-Ḥasan), prise sans mort (Ibn Zayd, Ibn Jurayj), mort réelle (Ibn ʿAbbās, Wahb b. Munabbih avec une mort de trois heures), et réordonnancement (taqdīm wa-taʾkhīr) ; il tranche pour la prise sans mort, explicitement au motif du tawātur des hadiths de la descente. Ibn Kathīr lit le tawaffā comme sommeil ou prise, la mort de ʿĪsā étant future.

Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim lisent tawaffā comme istīfāʾ, prise complète corps et âme. La défense retenue dans sa version la plus forte : la racine w-f-y dénote la réception intégrale, non la mort ; 6:60 et 39:42 fournissent à la polysémie un appui textuel indépendant et incontestable ; 3:55 se lit « Je vais te prendre tout entier et t’élever vers Moi », lecture confortée par 4:157-158, où le meurtre est nié et l’élévation affirmée.

5:117 dit seulement que la présence de ʿĪsā parmi les siens a pris fin, ce que l’élévation accomplit aussi bien que la mort ; l’harmonisation avec Bukhārī 3448 et Muslim 155 (la descente du fils de Maryam) est une opération interne légitime et ancienne.

Le verdict.

Tension non résolue. La défense n’est ni une fuite ni purement ad hoc, ce qui exclut le grade A : la polysémie a un appui réel et les hadiths de la descente sont admissibles. Elle n’est pas naturelle pour autant, pour cinq raisons documentées. La mort et le sommeil sont les deux seuls modes du tawaffā attestés dans le corpus (39:42, 6:60), et la doctrine du ʿĪsā élevé vivant, éveillé, corps et âme, pour des siècles, crée un troisième mode sans attestation, ou force la lecture du sommeil bien au-delà du sommeil nocturne de 6:60. La lecture mortelle est interne et de premier rang (Ibn ʿAbbās cité en jazm par Bukhārī lui-même, Wahb) : la tension n’est pas une invention hostile, ce qui satisfait la règle d’or.

L’usage prophétique tranche plus net encore. Dans Bukhārī 4625-4626, Muḥammad annonce qu’au Jour du jugement il dira des siens ce que « le serviteur vertueux » a dit des siens, et reprend mot pour mot 5:117. Il applique donc à sa propre mort, que nul ne conteste, la formule même dont la doctrine soutient qu’appliquée à ʿĪsā elle ne signifie pas la mort.

Le second appui de la défense porte moins qu’il n’y paraît. 4:157 dit وما قتلوه وما صلبوه « ils ne l’ont pas tué et ne l’ont pas crucifié » : ce qui est nié est un meurtre par un agent désigné, non la mort en général. Le verset ferme une manière de mourir, il n’établit pas que ʿĪsā n’est pas mort.

L’ordre des mots de 3:55, enfin, oblige au réordonnancement sans marqueur ou au sens tiers, et al-Ṭabarī avoue le vrai moteur de l’arbitrage : le tawātur des hadiths de la descente, harmonisation pilotée de l’extérieur du texte coranique.

Pas C, car la lecture défendue n’est pas celle qu’un lecteur neutre du seul texte coranique trouverait naturelle, et les classiques eux-mêmes étaient divisés. Le juge écarte publiquement le sous-point tiré de 19:33 (« le jour où je mourrai ») : la formule identique appliquée à Yaḥyā (Jean) en 19:15 en fait une formule biographique sans valeur chronologique ; isolée, cette pièce vaudrait un verdict D et ne doit plus être recyclée comme charge autonome.

Ce qui renverserait ce verdict : une attestation coranique d’un troisième mode du tawaffā, distinct de la mort et du sommeil de 39:42 et 6:60, ou une lecture de 3:55 qui n’exige ni réordonnancement sans marqueur ni sens tiers : l’arbitrage cesserait d’être piloté de l’extérieur par le tawātur des hadiths de la descente, comme al-Ṭabarī l’avoue.

Tension non résolue.Défense : relecture lexicale.

Les pièces du dossier · 11