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Croire sur parole pièces

Première partie : les contradictions établies (A)

Cote 4/81

4. Dhū-l-Qarnayn et le mur de Gog et Magog

En 842, le calife al-Wāthiq envoya une expédition, conduite par Sallām l’interprète, trouver et décrire le mur de Gog et Magog ; la tradition médiévale en reçut le rapport comme une confirmation empirique. Elle tenait le mur pour un objet du monde, localisable sur une carte. La surface de la terre est aujourd’hui intégralement cartographiée.

Les textes.

Coran 18:94 : إِنَّ يَأْجُوجَ وَمَأْجُوجَ مُفْسِدُونَ فِى ٱلْأَرْضِ فَهَلْ نَجْعَلُ لَكَ خَرْجًا عَلَىٰٓ أَن تَجْعَلَ بَيْنَنَا وَبَيْنَهُمْ سَدًّا (« Gog et Magog sèment la corruption sur terre ; te verserons-nous un tribut pour que tu places entre nous et eux une barrière ? »).

Coran 18:96 : ءَاتُونِى زُبَرَ ٱلْحَدِيدِ ۖ حَتَّىٰٓ إِذَا سَاوَىٰ بَيْنَ ٱلصَّدَفَيْنِ قَالَ ٱنفُخُوا۟ ۖ حَتَّىٰٓ إِذَا جَعَلَهُۥ نَارًا قَالَ ءَاتُونِىٓ أُفْرِغْ عَلَيْهِ قِطْرًا (« Apportez-moi des blocs de fer. Quand il eut égalisé l’espace entre les deux versants, il dit : soufflez ! Quand il en eut fait une fournaise, il dit : apportez-moi du cuivre fondu (qiṭr), que je le verse dessus »).

Coran 18:98 : فَإِذَا جَآءَ وَعْدُ رَبِّى جَعَلَهُۥ دَكَّآء (« quand viendra la promesse de mon Seigneur, Il la mettra à ras de terre »).

Coran 21:96 : حَتَّىٰٓ إِذَا فُتِحَتْ يَأْجُوجُ وَمَأْجُوجُ وَهُم مِّن كُلِّ حَدَبٍ يَنسِلُون (« jusqu’à ce que soient ouverts Gog et Magog, et qu’ils dévalent de chaque hauteur »).

En corroboration, Bukhārī 3346, ṣaḥīḥ, parallèle Muslim 2880 : فُتِحَ الْيَوْمَ مِنْ رَدْمِ يَأْجُوجَ وَمَأْجُوجَ مِثْلُ هَذِهِ (« on a ouvert aujourd’hui, dans la muraille (radm) de Gog et Magog, [une brèche] comme ceci », le Prophète faisant un cercle avec le pouce et l’index).

En pièce accessoire, Coran 18:86 : وَجَدَهَا تَغْرُبُ فِى عَيْنٍ حَمِئَة (« il le trouva se couchant dans une source boueuse »).

La contradiction.
P1

Dhū-l-Qarnayn érige entre deux montagnes un ouvrage physique, blocs de fer et cuivre fondu, enfermant les peuples Gog et Magog (18:94-96).

P2

Cet ouvrage subsiste jusqu’à la venue de la promesse divine, 18:98 annonçant sa mise à ras au jour de la promesse et 21:96 faisant de l’ouverture de Gog et Magog un événement des temps derniers.

P3

L’orthodoxie actuelle tient le mur pour physique, réel, non métaphorique, donc pour existant aujourd’hui : IslamQA écrit du barrage qu’il « n’est pas immatériel ou imaginaire », Islamweb en recense les localisations proposées.

P4

Fait établi : la surface terrestre est intégralement cartographiée par satellite et photographie aérienne, et aucune muraille de fer et de cuivre enfermant des peuples n’existe nulle part.

donc

P1, P2 et P3 affirment l’existence présente et continue d’un objet physique dont P4 établit l’inexistence.

La charge est donc close sur les seuls textes coraniques et la doctrine actuelle : elle n’a besoin d’aucune pièce extérieure.

Bukhārī 3346 corrobore sans porter la charge : la brèche « ouverte aujourd’hui », du vivant du Prophète, atteste un mur tenu pour debout, et réduire cette scène à une vision onirique ne dégagerait rien, puisque la charge n’en a pas besoin. La règle d’or ferme au demeurant cette issue : Ibn Ḥajar identifie le radm de ce hadith au mur bâti par Dhū-l-Qarnayn et tient pour réel le creusement quotidien des peuples enfermés (Fatḥ al-Bārī, kitāb al-fitan), tandis qu’al-Nawawī rapporte, dans son commentaire du Ṣaḥīḥ de Muslim, la conciliation d’al-Qāḍī ʿIyāḍ entre les largeurs divergentes de la brèche d’une narration à l’autre, le temps écoulé entre les deux scènes ou l’approximation du geste, débat qui n’a d’objet que pour une ouverture réelle.

La défense de la tradition.

Sur 18:86, la lecture phénoménale est ancienne. al-Rāzī la donne comme la première interprétation recevable du verset et l’attribue au commentaire du muʿtazilite al-Jubbāʾī, mort en 915 : parvenu au dernier point habité du couchant, Dhū-l-Qarnayn vit le soleil comme s’il se couchait dans une source obscure sans qu’il en fût ainsi, de même que le passager d’un navire qui ne voit plus la rive voit le soleil disparaître dans la mer. Ibn Kathīr l’écrit sans détour : أي رأى الشمس في منظره تغرب في البحر المحيط ، وهذا شأن كل من انتهى إلى ساحله ، يراها كأنها تغرب فيه ، وهي لا تفارق الفلك الرابع « il vit le soleil, dans sa perspective, se coucher dans la mer qui entoure ; ainsi va quiconque parvient à son rivage, il le voit comme s’il s’y couchait, alors qu’il ne quitte pas la quatrième sphère ». al-Ṭabarī, lui, ne l’offre pas : il expose les deux lectures, ḥamiʾa (« boueuse ») et ḥāmiya (« brûlante »), les tient toutes deux pour vraies d’une même source à la fois chaude et boueuse, et rapporte d’Ibn ʿAbbās et de Kaʿb al-Aḥbār que le soleil se couche dans une boue noire. La défense est donc recevable, et aussi ancienne que le commentaire d’al-Ṭabarī qui l’ignore, mais elle ne touche que cette pièce accessoire.

Sur le mur, la position dominante (Ibn Kathīr dans al-Bidāya, Ibn Ḥajar dans le Fatḥ al-Bārī, IslamQA fatwa 3437, Islamweb, fatwa anglaise 81773) tient le mur pour physique, réel, non métaphorique : IslamQA y voit une barrière concrète bâtie de fer et de cuivre fondu, devant laquelle Gog et Magog « creusent chaque jour jusqu’à ce qu’ils voient les rayons du soleil ». Sa localisation reste indéterminée, Islamweb (fatwa arabe 68811) concédant qu’on n’en peut rien affirmer de définitif et recensant les sites proposés, des confins arméniens et azéris au nord-ouest du désert de Gobi, cette dernière localisation étant reprise d’Ibn ʿĀshūr.

La défense la plus forte trouvée à l’instruction est celle de Muḥammad al-Ṭāhir Ibn ʿĀshūr (mort en 1973) dans al-Taḥrīr wa-l-tanwīr : Gog et Magog sont un peuple identifiable de l’histoire, et leur sortie a déjà eu lieu. Sur 18:94, il tranche : الذي يجب اعتماده أن ياجوج وماجوج هم المغول والتتر « ce sur quoi il faut s’appuyer est que Gog et Magog sont les Mongols et les Tatars », et il date leur irruption de la fin du sixième siècle de l’hégire, l’irruption de Gengis Khan en 616 de l’hégire, soit 1219 de notre ère, en étant la suite.

Sur 21:96, il pose l’équivalence qui achève la thèse : فتح ياجوج وماجوج هو فتح السدّ الذي هو حائل بينهم وبين الانتشار « l’ouverture de Gog et Magog est l’ouverture du barrage qui faisait obstacle à leur expansion », le verset ayant décrit cette expansion cinq siècles avant qu’elle ne survienne ; et il range l’événement parmi les signes mineurs, وقد عدّه المفسرون من الأشراط الصغرى لقيام الساعة « les exégètes l’ont compté parmi les signes mineurs de l’avènement de l’Heure ». Le barrage a donc rempli son office, puis cédé dans l’histoire.

Il nomme aussi l’ouvrage. Il place les deux montagnes au nord-ouest du désert de Gobi, entre la Chine et le pays des Mongols, et reconnaît le barrage dans la grande muraille de Chine, bâtie au troisième siècle avant notre ère par l’empereur Qin Shi Huang, en qui il voit Dhū-l-Qarnayn : وقد وجد السد هنالك ولم تزل آثاره إلى اليوم شاهدها الجغرافيون والسائحون وصورت صورا شمسية في كتب الجغرافيا وكتب التاريخ العصرية « le barrage a été trouvé là, ses vestiges subsistent jusqu’à ce jour, les géographes et les voyageurs les ont vus, et ils ont été photographiés dans les livres modernes de géographie et d’histoire ». Il en donne les coordonnées, la longueur, trois mille trois cents kilomètres, et la matière : pierre, brique cuite, et par endroits terre seule. Il ajoute que l’ouvrage est en ruine et ne vaut plus rien pour la défense.

Le fer et le cuivre de 18:96 deviennent alors les grilles dressées aux ouvertures du mur, qui laissent passer les eaux de crue et non les hommes, leurs barreaux renforcés de cuivre fondu. Et la promesse de 18:98 a commencé de s’accomplir le jour où le Prophète annonce la brèche, Bukhārī 3346 marquant pour lui le début de la mise à ras. Ce que l’on chercherait aujourd’hui n’est donc pas un mur debout qui enferme un peuple, mais une ruine que les cartes portent déjà.

L’argument de l’introuvable a lui aussi ses porteurs. Ibn Ḥazm écrit dans al-Fiṣal que le lieu de Gog et Magog et du barrage pourrait rester caché, inconnu en tout point du monde habité, sans que le récit en souffre : ce qui est possible ne se déclare impossible que sur preuve. Rashīd Riḍā juge dans al-Manār que prétendre connaître toutes les régions de la terre est une prétention vide, les pôles demeurant alors inexplorés, et il tient pour recevable que l’ouvrage ait été bâti vers l’un d’eux. IslamQA reprend les deux dans sa fatwa arabe 238769. L’idée voisine que Dieu dissimulerait l’ouvrage aux instruments modernes, ou que Gog et Magog relèveraient du ghayb, circule dans l’apologétique contemporaine sans qu’aucun auteur nommé ne la porte, et les fatwas consultées ne la soutiennent pas : IslamQA tient Gog et Magog pour deux grandes nations humaines, aux activités observables.

Le verdict.

Toutes les pièces à charge tiennent : textes vérifiés, grade ṣaḥīḥ confirmé, et la position prêtée à la tradition est bien la sienne (IslamQA écrit du barrage qu’il « n’est pas immatériel ou imaginaire », sans répondre à l’objection cartographique). Les trois issues connues tombent chacune sous un critère de la contradiction établie. La voie d’Ibn ʿĀshūr viole le sens apparent admis par la tradition elle-même : 21:96 lie l’ouverture de Gog et Magog à l’approche de la promesse vraie, leur sortie figure parmi les dix signes majeurs groupés en fin des temps (Muslim 2901) et survient après que ʿĪsā (Jésus) a tué le Dajjāl, l’imposteur des temps derniers (Muslim 2937), et la brèche « d’aujourd’hui » de Bukhārī 3346 n’a de sens que comme signe avant-coureur d’un mur debout.

Deux choses lui sont dues, que le juge accorde. Elle n’est pas une parade forgée contre la cartographie : elle repose sur une identification historique et philologique, et elle est antérieure au problème que l’imagerie satellitaire a créé. Et son auteur n’est pas un marginal, mais l’un des exégètes sunnites les plus considérés du vingtième siècle. Il reste que l’orthodoxie contemporaine la refuse : Ḥamūd al-Tuwayjrī (Itḥāf al-jamāʿa) objecte aux modernes qui identifient Gog et Magog à des peuples connus que ceux-là n’ont jamais cessé d’être mêlés aux hommes, sans qu’aucun barrage infranchissable les en ait séparés ; al-Shinqīṭī réfute de même, et IslamQA (fatwa arabe 238769) range la thèse parmi les lectures à écarter.

Elle déplace ensuite le problème sans le résoudre : un barrage colossal enfermant des peuples décrits comme plus nombreux que le reste de l’humanité (Bukhārī 4741 : 999 sur 1000) aurait cédé sans date et sans récit de libération, et le corpus continuerait d’annoncer au futur une sortie déjà survenue.

Enfin, l’ouvrage qu’elle désigne n’est pas celui que le texte décrit, et c’est la description qu’Ibn ʿĀshūr en donne qui l’établit : la muraille est de pierre, de brique et par endroits de terre, quand 18:96 fait apporter des blocs de fer, les porter au feu et verser dessus du cuivre fondu. Le fer et le cuivre y deviennent des grilles d’écoulement dont le verset ne dit rien. Le coût de la défense est celui d’un aveu : le mur, s’il est celui-là, n’enferme plus personne.

Le mur dissimulé par Dieu aux instruments est une hypothèse ad hoc sans appui textuel, incohérente avec un ouvrage profane, bâti par des hommes à la demande d’un peuple et visité selon la tradition elle-même. L’argument de l’introuvable tenait tant qu’une part du monde restait inexplorée : les pôles où Rashīd Riḍā plaçait l’ouvrage ont été atteints puis cartographiés, et le principe d’Ibn Ḥazm, selon lequel le possible ne se déclare impossible que sur preuve, rencontre ici la preuve. Les murailles réelles candidates, Derbent, Gorgan, la grande muraille de Chine, ne sont ni de fer ni de cuivre et n’enferment personne.

Le juge a cherché à faire tomber la charge et n’y est pas parvenu avec les meilleurs outils de la tradition.

Hors du socle de la charge : le récit coranique suit de très près la Légende syriaque d’Alexandre (le Neṣḥānā, « le Triomphe »), que Reinink date vers 629-630 et van Bladel après lui, tandis que Tesei soutient en 2023 qu’une version antérieure remonte au règne de Justinien. L’audit ne s’appuie pas sur cette pièce. Établir un emprunt supposerait de trancher une datation encore discutée, et la charge n’en a pas besoin : elle tient sur les textes du corpus et sur la doctrine que la tradition en tire aujourd’hui.

Objection au classement, et pourquoi la contradiction établie tient.

Ce dossier appelle une transparence particulière, car une objection sérieuse peut être opposée au verdict : d’autres objets de l’audit dont la défense présente une structure d’échappatoire analogue, le toit solide au-dessus de la terre et la lune fendue, sont restés classés en tension non résolue ; pourquoi le mur tombe-t-il, lui, en contradiction établie ? Parce que les textes assignent au mur des propriétés qui lui ferment le refuge de l’invérifiable.

Le toit et la fente de la lune peuvent être repliés vers un domaine ou un passé soustraits au contrôle ; le mur est un ouvrage humain, bâti par des ouvriers à la demande d’un peuple, localisé sur terre entre deux montagnes, fait de blocs de fer recouverts de cuivre, promis à une destruction encore à venir, et le corpus hadithique corrobore sa subsistance en attestant une brèche contemporaine, ouverte « aujourd’hui » du vivant du Prophète (Bukhārī 3346).

Un objet ainsi fixé dans la géographie et dans l’histoire relève du contrôle empirique, et le contrôle a eu lieu : la cartographie est exhaustive et l’objet n’y figure pas. L’analogie des structures d’échappatoire est réelle ; les objets, eux, ne sont pas analogues, et c’est sur l’objet que porte le classement.

Ce qui renverserait ce verdict : la localisation de l’ouvrage décrit, une construction métallique continentale entre deux montagnes, ou un texte admissible établissant que la tradition le tenait pour invisible par nature.

Contradiction établie.Défense : conciliation des variantes.

Les pièces du dossier · 11