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Croire sur parole pièces

Première partie : les contradictions établies (A)

Cote 5/81

5. La négation de la crucifixion (4:157) contre le fait historique

Al-Rāzī oppose à la doctrine de la substitution l’objection la plus dure qu’elle ait reçue : si Dieu jette sur un homme la ressemblance d’un autre, cela « ouvre la porte du sophisme (safsaṭa) », car si l’on voit Zayd, il se peut que ce ne soit pas Zayd. Zayd est le nom que les logiciens arabes donnent à n’importe qui, le Pierre ou le Paul des exemples français : l’objection ne vise personne, elle ruine toute reconnaissance de tout visage. La première réponse qu’il y apporte se passe entièrement de miracle.

Les textes.

Coran 4:157 : وَقَوْلِهِمْ إِنَّا قَتَلْنَا ٱلْمَسِيحَ عِيسَى ٱبْنَ مَرْيَمَ رَسُولَ ٱللَّهِ وَمَا قَتَلُوهُ وَمَا صَلَبُوهُ وَلَـٰكِن شُبِّهَ لَهُم … وَمَا قَتَلُوهُ يَقِينًۢا (« Et à cause de leur parole : “Nous avons tué le Messie, ʿĪsā (Jésus) fils de Maryam (Marie), messager d’Allah”, or ils ne l’ont pas tué et ne l’ont pas crucifié, mais cela leur fut fait paraître ainsi (shubbiha lahum)… Et ils ne l’ont certainement pas tué (yaqīnan) »).

Coran 4:158 : بَل رَّفَعَهُ ٱللَّهُ إِلَيْه (« Mais Allah l’a élevé vers Lui »).

Bukhārī 3448, ṣaḥīḥ, parallèle Muslim 155 : لَيُوشِكَنَّ أَنْ يَنْزِلَ فِيكُمُ ابْنُ مَرْيَمَ حَكَمًا عَدْلاً فَيَكْسِرَ الصَّلِيبَ (« le fils de Maryam est sur le point de descendre parmi vous en juge équitable : il brisera la croix »).

En face, l’attestation externe : Tacite, Annales 15.44 (« Christus, sous le principat de Tibère, avait subi le supplice par le procurateur Ponce Pilate », passage tenu pour authentique par le consensus des historiens) et Josèphe, Antiquités 18.3.3 (condamnation à la croix par Pilate, noyau retenu par la majorité des spécialistes malgré les interpolations chrétiennes reconnues, pesé comme attestation probable, non certaine).

La contradiction.
P1

Selon le sens apparent de 4:157, tel que reçu de façon massivement majoritaire par l’exégèse classique (al-Ṭabarī, Ibn Kathīr, al-Qurṭubī) et tenu pour doctrinalement obligatoire par le consensus sunnite, ʿĪsā n’a été ni tué ni crucifié ; sa ressemblance fut projetée sur un autre et les témoins furent trompés ; il fut élevé vivant et la doctrine attend sa descente.

P2

Fait établi : Jésus de Nazareth est mort crucifié sous Ponce Pilate, et le consensus des historiens sur ce point est quasi universel, croyants ou non.

donc

P1 et P2 sont frontalement incompatibles.

Le faisceau qui établit le fait tient en quatre pièces. L’attestation chrétienne d’abord, multiple et très précoce : Paul écrit une vingtaine d’années après les faits et cite un credo qui lui est antérieur (1 Corinthiens 15). L’attestation extérieure ensuite, romaine avec Tacite et probablement juive avec Josèphe. Le critère d’embarras, car un messie crucifié est un scandale que nul n’invente. Et l’absence totale de contestation antique : les adversaires juifs et païens, du Talmud à Celse et Lucien, raillent le crucifié sans jamais nier la croix.

La défense de la tradition.

Al-Ṭabarī rapporte plusieurs récits de substitution (Wahb b. Munabbih, Qatāda, Ibn Isḥāq), mutuellement incompatibles sur l’identité du crucifié, et qui ne sont pas des hadiths prophétiques mais des isrāʾīliyyāt et des rapports mawqūf. Ibn Kathīr confirme la substitution comme doctrine et la raconte par le menu, sur 4:157 : un jeune disciple se propose, Allah jette sur lui la ressemblance de ʿĪsā, et ceux qui viennent l’arrêter s’y trompent. Le détail du récit dit assez de quoi la doctrine se nourrit, puisque aucun hadith prophétique ne la porte.

Al-Rāzī, sur ce verset, ouvre par l’objection avant d’exposer la doctrine. Que Dieu jette la ressemblance d’un homme sur un autre « ouvre la porte du sophisme (safsaṭa) », car si l’on voit Zayd, il se peut que ce ne soit pas Zayd : le mariage, le divorce et la propriété perdent leur assise, et le tawātur, la transmission massive et concordante, tombe avec eux, donc toutes les lois révélées.

Il y répond par deux voies. La première ne contient aucun prodige : beaucoup de théologiens, rapporte-t-il, tiennent que Dieu éleva ʿĪsā, et que les chefs juifs, craignant une sédition chez leurs gens, prirent un homme, le tuèrent, le crucifièrent et le firent passer pour le Messie. La foule, ajoute-t-il, ne connaissait celui-ci que de nom, parce qu’il fréquentait peu le monde. À qui objecte que les chrétiens tiennent de leurs pères qu’ils l’ont vu tué, il répond que leur transmission remonte à un petit nombre dont l’entente sur un mensonge n’a rien d’invraisemblable. La seconde voie est la projection de la ressemblance, qu’il donne en quatre versions et qu’il quitte sur ces mots : elles se contredisent et se repoussent les unes les autres, et Dieu sait le mieux ce qu’il en fut.

La meilleure version de la défense est cette voie sans miracle, et c’est donc elle qu’il faut battre, puisqu’elle ne demande de croire à aucun prodige. Le noyau réellement attesté par l’histoire n’est pas « ʿĪsā fut crucifié » mais « un homme identifié comme ʿĪsā fut publiquement crucifié sous Pilate » ; 4:157 ne nie pas cet événement, il nie l’identité du supplicié. Il n’y faut alors qu’une méprise sur un homme que la foule ne connaissait pas de vue, des chefs qui redoutaient une sédition et avaient besoin d’un cadavre, et une transmission chrétienne remontant à un groupe étroit. Al-Qurṭubī recense la même voie : on a dit qu’ils ne connaissaient pas sa personne et qu’ils tuèrent celui qu’ils tuèrent en doutant de lui. Ibn ʿĀshūr va plus loin : hors la négation du meurtre et l’élévation, tout le reste est pour lui ouvert, et il admet que le verset puisse signifier qu’il n’y eut aucun sosie de ʿĪsā, mais un récit de crucifixion où le mensonge ressemblait au vrai.

Le verdict.

La charge tient et le juge a cherché à la faire tomber et n’y est pas parvenu. Le fait nié satisfait le standard de la charte, pesé sans exagération : Tacite est solide mais possiblement dérivé, Josèphe probable non certain, et c’est l’ensemble du faisceau qui établit le fait. La règle d’or est satisfaite : la lecture qui produit la contradiction est celle, massivement majoritaire et doctrinalement obligatoire, de l’exégèse classique et du credo sunnite, non une lecture hostile.

La voie sans miracle a le mérite d’être vérifiable, et c’est ce qui la perd. Elle demande que personne, autour du supplice, n’ait été en état de reconnaître un visage. Al-Ṭabarī en a tiré la conséquence : si les disciples avaient été présents quand ʿĪsā fut élevé et la ressemblance jetée sur un autre, ils auraient vu la scène entière, et rien ne leur en serait resté ni confus ni obscur. C’est pourquoi il ne retient que les récits où Dieu transforme les disciples eux-mêmes, ou bien où ils s’étaient dispersés avant l’arrestation. La tradition n’a donc pu tenir l’erreur des témoins qu’en désactivant leur perception, ce que la voie sans miracle refusait justement de faire. Le faisceau, en outre, ne repose pas sur une foule anonyme : le credo que Paul cite nomme ses témoins et les dit encore vivants, Tacite écrit en Romain hostile, et nul adversaire antique n’a jamais répondu aux chrétiens qu’ils s’étaient trompés d’homme.

Todd Lawson (The Crucifixion and the Qur’an, Oneworld, 2009) a documenté, sur l’histoire entière du commentaire de 4:157, des lectures classiques minoritaires qui tiennent la crucifixion pour un fait. Elles viennent de courants chiites restés hors de l’orthodoxie sunnite, à une exception près, que Lawson signale lui-même : al-Radd al-jamīl, traité attribué à al-Ghazālī, y affirme l’historicité de la crucifixion, et cette attribution est disputée entre spécialistes sans être écartée. La charge n’en est pas déplacée, car la doctrine reçue, adossée à Bukhārī 3448, est la substitution, l’élévation vivante et la descente eschatologique, et la règle d’or vise la doctrine réellement tenue.

Gabriel Said Reynolds (« The Muslim Jesus: Dead or alive? », BSOAS 72, 2009) soutient même que le Coran, pris sans la tradition, admet la mort de ʿĪsā : l’existence de ces lectures affaiblit la défense plus que la charge. Reste alors la projection de la ressemblance, logiquement cohérente et fuite au sens de la charte : elle ne conteste aucune donnée, elle les concède toutes et les neutralise par un miracle épistémique dont l’unique appui est le texte accusé lui-même, ce qui est une auto-certification circulaire ; elle est irréfutable par construction, c’est-à-dire immunisée contre toute preuve possible, principe qui, généralisé, permettrait de nier n’importe quel fait attesté de l’histoire.

Ce coût, al-Rāzī l’avait mesuré avant tout adversaire. Deux coûts aggravants s’y ajoutent : les modalités de la substitution ne reposent sur aucun hadith ṣaḥīḥ marfūʿ mais sur des rapports mawqūf et des isrāʾīliyyāt, qu’al-Rāzī tient pour contradictoires entre eux et dont Ibn Kathīr juge fort étrange celui-là même qu’al-Ṭabarī retient ; et la thèse impute à Dieu une tromperie qui fonde causalement l’erreur christologique de la chrétienté entière. Al-Ālūsī rencontre l’objection dans ces termes mêmes, ceux qui refusent la projection la tenant pour un égarement, et l’écarte d’une formule : sa réfutation est trop évidente pour rester cachée. Le coût est donc vu par la tradition, et congédié plutôt que payé. Hypothèse ad hoc sans appui textuel indépendant, qui déplace le problème sans le résoudre : contradiction établie.

Objection au classement, et pourquoi la contradiction établie tient.

Ce dossier appelle une transparence particulière, car une objection sérieuse peut être opposée au verdict : la substitution n’est pas une rustine tardive, elle est affirmée par le verset lui-même (shubbiha lahum), elle est possible pour un être omnipotent, et elle est invérifiable ; or l’audit a rangé parmi les tensions non résolues d’autres échappatoires invérifiables mais textuellement ancrées, comme le naskh al-tilāwa ou les cibles invisibles du dossier des étoiles-projectiles.

Pourquoi ne pas s’en tenir ici à une tension non résolue ? D’abord parce que les échappatoires jugées tensions non résolues réconcilient : elles laissent les faits intacts et réinterprètent la portée du texte, de sorte que texte et faits coexistent. La substitution fait autre chose : elle maintient que le fait établi est faux et fournit une théorie de l’erreur expliquant pourquoi l’humanité entière le croit vrai. Al-Ṭabarī l’écrit sans détour des disciples : ils ont rapporté ce qui était vrai pour eux, et la chose, auprès de Dieu, était le contraire de ce qu’ils rapportaient, de sorte qu’ils n’ont pas mérité d’être tenus pour menteurs.

Ce n’est pas une réconciliation, c’est la contradiction restée entière, munie d’un mécanisme d’immunisation. Ensuite parce que l’article 6 de la charte interdit de négocier un fait établi contre un miracle dont la seule attestation est le texte mis en cause. Cet article n’a pas été écrit pour ce dossier : il est général, et son application ici n’est donc pas taillée sur mesure. Admettre l’inverse dissoudrait la catégorie même de « fait établi au-delà de tout doute raisonnable ». Un doute fondé sur « un être omnipotent a peut-être fabriqué toutes les preuves » n’est pas un doute raisonnable mais un doute universel, qui emporterait tout fait historique, y compris ceux dont la tradition a besoin.

Enfin parce que le coût est interne : l’épistémologie islamique de la transmission repose sur le tawātur, la certitude qu’un témoignage massif et concordant ne peut être collectivement faux ; shubbiha lahum affirme précisément qu’il le peut quand Dieu le veut. C’est le sophisme (safsaṭa) qu’al-Rāzī avait vu venir, et que sa voie sans miracle servait à éviter.

Le lecteur doit toutefois savoir ce qui distingue ce A des six autres : il ne repose pas sur un fait d’observation directe mais sur une règle de la charte, qui tient le standard de preuve de l’historien pour fixe : un fait établi au-delà de tout doute raisonnable n’est pas négociable contre un miracle dont la seule attestation est le texte accusé.

Le dossier applique cette règle, il ne la décide pas pour l’occasion. La relâcher ne produirait d’ailleurs pas une tension non résolue : elle ferait s’effondrer la charge elle-même, faute de fait opposable, et avec elle toute charge historique possible contre tout texte.

Ce qui renverserait ce verdict : une contestation antique du fait lui-même, c’est-à-dire une source des premiers siècles niant qu’un homme identifié comme Jésus de Nazareth fut crucifié, qui ôterait au fait son statut d’établi.

Contradiction établie.Défense : appel au miracle.

Les pièces du dossier · 5