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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Prédestination, justice divine, contrainte en religion

Cote 22/81

1. Le calame a séché : Ādam confond Mūsā

La scène est unique dans le corpus : deux prophètes plaident, le Prophète rend le verdict, et le rapporteur répète trois fois la sentence, « Ādam l’emporta en argument sur Mūsā (Moïse) ».

Les textes.

Bukhārī 6594 (ṣaḥīḥ, parallèles Bukhārī 3208 et Muslim 2643) décrit l’ange qui reçoit quatre ordres sur l’embryon, puis le renversement final : ثُمَّ يَبْعَثُ اللَّهُ مَلَكًا فَيُؤْمَرُ بِأَرْبَعٍ بِرِزْقِهِ وَأَجَلِهِ وَشَقِيٌّ أَوْ سَعِيدٌ … وَإِنَّ الرَّجُلَ لَيَعْمَلُ بِعَمَلِ أَهْلِ الْجَنَّةِ حَتَّى مَا يَكُونُ بَيْنَهُ وَبَيْنَهَا غَيْرُ ذِرَاعٍ أَوْ ذِرَاعَيْنِ فَيَسْبِقُ عَلَيْهِ الْكِتَابُ فَيَعْمَلُ بِعَمَلِ أَهْلِ النَّارِ فَيَدْخُلُهَا littéralement : « Puis Allah envoie un ange à qui quatre choses sont ordonnées : sa subsistance, son terme, et misérable ou heureux… Et un homme œuvre de l’œuvre des gens du Paradis jusqu’à ce qu’il n’en soit plus qu’à une coudée ou deux ; alors le Livre le devance : il œuvre de l’œuvre des gens du Feu et y entre. »

Muslim 2653b (ṣaḥīḥ) fixe l’échelle du décret : كَتَبَ اللَّهُ مَقَادِيرَ الْخَلاَئِقِ قَبْلَ أَنْ يَخْلُقَ السَّمَوَاتِ وَالأَرْضَ بِخَمْسِينَ أَلْفَ سَنَةٍ « Allah a écrit les mesures des créatures cinquante mille ans avant de créer les cieux et la terre. »

Bukhārī 6614 (ṣaḥīḥ, parallèle Muslim 2652) rapporte la controverse d’Ādam et de Mūsā : فَقَالَ لَهُ مُوسَى يَا آدَمُ أَنْتَ أَبُونَا خَيَّبْتَنَا وَأَخْرَجْتَنَا مِنَ الْجَنَّةِ … أَتَلُومُنِي عَلَى أَمْرٍ قَدَّرَ اللَّهُ عَلَىَّ قَبْلَ أَنْ يَخْلُقَنِي بِأَرْبَعِينَ سَنَةً. فَحَجَّ آدَمُ مُوسَى، فَحَجَّ آدَمُ مُوسَى ثَلاَثًا « Mūsā lui dit : ô Ādam, tu es notre père ; tu nous as déçus et tu nous as fait sortir du Paradis. [Ādam répond :] … Me blâmes-tu pour une chose qu’Allah a décrétée sur moi quarante ans avant de me créer ? Et Ādam l’emporta en argument sur Mūsā, et Ādam l’emporta en argument sur Mūsā », le rapporteur notant que la formule fut dite trois fois (thalāthan, le matn l’écrivant deux fois).

Enfin Bukhārī 4949 (ṣaḥīḥ) : قَالُوا يَا رَسُولَ اللَّهِ أَفَلاَ نَتَّكِلُ عَلَى كِتَابِنَا وَنَدَعُ الْعَمَلَ قَالَ اعْمَلُوا فَكُلٌّ مُيَسَّرٌ لِمَا خُلِقَ لَهُ « Ils dirent : Ô Messager d’Allah, ne nous en remettrons-nous pas à notre registre en délaissant l’œuvre ? Il dit : Œuvrez, chacun est facilité vers ce pour quoi il a été créé », la facilitation étant ensuite détaillée pour les gens de la félicité comme pour les gens du malheur.

La contradiction.
P1

Le destin de chacun (œuvre, subsistance, terme, « misérable ou heureux ») est écrit avant la naissance, et le Livre a une priorité efficace, pas seulement cognitive, sur la trajectoire de l’agent, puisqu’il « devance » l’homme et renverse sa fin.

P2

Quand Mūsā blâme Ādam pour la faute qui a fait sortir l’humanité du Paradis, Ādam s’excuse par le décret antérieur et le Prophète valide cette excuse.

P3

Quand les compagnons proposent la même inférence (s’en remettre au registre et délaisser l’œuvre), l’excuse est refusée.

P4

Le Coran impute et châtie l’incroyance et la faute : 18:29, « quiconque veut, qu’il croie ; quiconque veut, qu’il mécroie : Nous avons préparé pour les injustes un Feu », et 41:46, « qui fait le bien, c’est pour lui-même ; qui fait le mal, c’est contre lui-même ; ton Seigneur n’est point injuste envers les serviteurs ».

donc

Si l’appel au décret antérieur est une excuse valide (P2), il vaut pour tout agent dont l’acte était pareillement décrété (P1), ce qui ruine P3 et P4 ; s’il n’est pas valide (P3), Ādam n’aurait pas dû l’emporter. La tradition affirme les deux branches.

La défense de la tradition.

Deux routes, et elles ne portent pas sur le même point. La première conteste que l’excuse d’Ādam porte sur la faute. Ibn Taymiyya sépare les maṣāʾib, les malheurs qu’on subit, des maʿāyib, les fautes qu’on commet : on invoque le qadar pour les premiers, jamais pour les secondes. Mūsā, sur cette lecture, ne reprochait pas à Ādam sa désobéissance mais l’expulsion qui en est résultée pour la descendance, et c’est à ce malheur qu’Ādam oppose le décret ; le fataliste de Bukhārī 4949 veut au contraire excuser d’avance ses propres fautes, et la règle le lui refuse. Le libellé de Bukhārī 6614 va dans son sens : Mūsā y dit « tu nous as déçus et tu nous as fait sortir du Paradis » (khayyabtanā wa-akhrajtanā), phrase tournée vers le dommage subi.

Al-Rāzī donne à cette route sa forme la plus dure, au terme de son commentaire de 2:6 (Mafātīḥ al-ghayb, 2/290-291). Il recueille d’abord les cinq objections des muʿtazilites, dont celle-ci : si l’appel au décret était une preuve, Pharaon, Hāmān et tous les mécréants pourraient s’en prévaloir. Puis il propose trois lectures et retient la troisième, celle qu’il tient pour établie : l’échange ne porte ni sur un blâme de la désobéissance ni sur une excuse tirée de la science d’Allah. Mūsā demandait la cause qui a fait sortir Ādam du Paradis, et Ādam répond que sa sortie n’a pas eu la faute pour cause, mais ce qu’Allah avait écrit sur lui, qu’il sortirait du Paradis vers la terre et y serait le lieutenant d’Allah. Sur cette lecture, la question de l’excuse ne se pose plus : Ādam ne s’excuse de rien, il rectifie une cause.

Al-Nawawī (Sharḥ Ṣaḥīḥ Muslim, sur Muslim 2652) prend l’autre route et laisse au reproche son objet : il glose « tu nous as déçus » par « tu as été la cause de notre perte et de notre égarement, par la faute dont ton expulsion du Paradis a découlé ». Il commence par développer la réponse d’Ādam dans toute sa force : « tu sais que cela fut écrit sur moi avant que je fusse créé et décrété sur moi, il fallait donc que cela arrivât ; et si moi et toutes les créatures ensemble voulions en repousser le poids d’un atome, nous ne le pourrions pas ; pourquoi donc m’en blâmes-tu ? » Puis vient la raison qui décide : le blâme d’un péché relève de la Loi et non de la raison, de sorte qu’il tombe avec le pardon, et qui blâme encore est confondu par la Loi elle-même.

Al-Nawawī soulève lui-même l’objection qui vient : le pécheur d’aujourd’hui dirait à son tour, et sans mentir, que son péché lui fut décrété. Il répond que ce pécheur est encore dans dār al-taklīf, « la demeure de l’obligation légale », où le blâme et la peine le retiennent, lui et les autres, tandis qu’Ādam est un mort sorti de cette demeure : le blâmer n’a plus aucune utilité, seulement une blessure.

Ibn Ḥajar (Fatḥ al-Bārī, 11/509-511) range six réponses à la controverse et n’en garde que deux. La première tient que nul n’a mandat de blâmer autrui pour ce qui lui fut décrété, et que le repentir efface le kasb, la part acquise de l’acte, ne laissant que le décret, qui n’attire aucun blâme. La seconde est d’Ibn ʿAbd al-Barr, qui situe la controverse après le pardon accordé à Ādam en 2:37 et réserve l’argument à Ādam seul : nul autre ne peut répondre à qui lui reproche un meurtre, une fornication ou un vol que la chose lui fut décrétée avant sa création. Ibn Ḥajar fond les deux en une : le repenti n’est pas blâmé pour ce dont il a été absous, à plus forte raison quand il est passé hors de la demeure de l’obligation. Il écarte en revanche celle d’al-Khaṭṭābī, pour qui le décret n’énonce que la science qu’Allah a d’actes que les hommes commettent par dessein et par choix : de ce long développement, juge-t-il, rien ne sort qui lève la difficulté, hors la seule idée qu’un homme n’a pas à en blâmer un autre de ce qui lui fut décrété.

Le verdict.

Le juge confirme la tension non résolue. La première route est ancienne et a une vraie prise sur le libellé de Bukhārī 6614, mais le corpus la déborde des deux côtés. Du côté du reproche : Bukhārī 3409, et Muslim 2652d dans les mêmes mots, font dire à Mūsā أنت آدم الذي أخرجتك خطيئتك من الجنة « tu es Ādam, celui que ta faute a fait sortir du Paradis ». Le blâme y porte sur le maʿyab, « le défaut commis », l’excuse par le décret lui est opposée, et le Prophète déclare qu’Ādam l’emporta. C’est aussi, mot pour mot, la proposition causale qu’al-Rāzī doit nier pour que sa lecture tienne.

Du côté du décret : la variante Muslim 2652c dit ce qui fut écrit, et ce qu’Ādam en tire. Les « quarante ans » y sont le délai entre l’écriture de la Torah et la création d’Ādam ; Ādam demande à Mūsā combien d’années avant sa création la Torah fut écrite, quarante ans répond Mūsā, puis s’il y trouve déjà « Ādam a désobéi à son Seigneur », dans les mots de 20:121, وَعَصَىٰٓ ءَادَمُ رَبَّه et Mūsā acquiesce. Ādam conclut alors : « me blâmes-tu d’avoir accompli une œuvre qu’Allah avait écrit sur moi que je l’accomplirais quarante ans avant de me créer ? » Ce qui est écrit est la désobéissance, et c’est de l’avoir accomplie qu’Ādam se défend, non de la sortie qui l’a suivie.

Reste la voie d’al-Nawawī, qui survit à ces deux variantes puisqu’elle n’a besoin ni que le reproche épargne la faute, ni que la faute soit sans effet. Elle a son prix. Elle fait gagner Ādam par le pardon reçu et par sa sortie de la demeure de l’obligation, quand Ādam, lui, répond par le décret antérieur : le hadith met le décret dans sa bouche, et le commentaire doit y substituer ce qui n’y est pas. Et elle règle le différend d’Ādam et de Mūsā sans toucher au reste. La réponse au fataliste (Bukhārī 4949) prescrit d’œuvrer sans réfuter l’inférence, et « fa-yasbiqu ʿalayhi al-kitāb » (« alors le Livre le devance ») garde son efficace, qu’Ibn Ḥajar reconnaît en propres termes : si l’œuvre et le Livre étaient deux personnages lancés à la course, écrit-il, celui du Livre l’emporterait et vaincrait celui de l’œuvre (Fatḥ al-Bārī, 11/487). Le meilleur avocat de la défense lit la pièce comme la charge la lit.

L’échappatoire qui ferait de ces œuvres une apparence, Ibn Ḥajar la refuse au même endroit. Bukhārī 2898 dit d’un homme qu’il « œuvre de l’œuvre des gens du Paradis dans ce qui paraît aux gens, alors qu’il est des gens du Feu » : la formule sauverait tout, puisqu’il n’y aurait plus de trajectoire à renverser. Mais elle vise l’hypocrite et l’ostentatoire, écrit Ibn Ḥajar, tandis que Bukhārī 6594 dit d’un homme qui agit ainsi réellement et se voit scellé par le contraire.

Conclusion : la première route se heurte au texte, la seconde y résiste mais achète l’accord d’Ādam et de Mūsā au prix d’une raison qu’Ādam ne donne pas, et elle laisse entier le registre qui devance l’agent. La difficulté n’est pas neuve, puisque Ibn Ḥajar rapporte que les qadarites, qui niaient le décret antérieur, rejetaient le hadith à cause d’elle. La tension demeure.

Ce qui renverserait ce verdict : deux établissements, et il les faut tous les deux. Une variante ṣaḥīḥ de la controverse où la réponse victorieuse d’Ādam ne porterait pas sur l’acte lui-même, mais sur le pardon reçu ou sur la seule sortie du Paradis : la lecture d’al-Nawawī, ou celle d’al-Rāzī, serait alors celle du texte, au lieu d’une lecture qu’on lui apporte. Et un commentaire ancien de « fa-yasbiqu ʿalayhi al-kitāb » qui retirerait au Livre la préséance sur l’œuvre, au lieu de la lui reconnaître comme Ibn Ḥajar : sans lui, le registre qui devance l’agent reste en face de 18:29 et de 41:46.

Tension non résolue.Défense : distinction conceptuelle.

Les pièces du dossier · 16