2. Al-Sāmirī, le Samaritain au temps de Mūsā
Les textes.
Coran 20:85 : قَالَ فَإِنَّا قَدْ فَتَنَّا قَوْمَكَ مِنۢ بَعْدِكَ وَأَضَلَّهُمُ ٱلسَّامِرِى « il dit : Nous avons éprouvé ton peuple après toi, et al-Sāmirī les a égarés ».
Coran 20:95 : قَالَ فَمَا خَطْبُكَ يَـٰسَـٰمِرِى « il [Mūsā (Moïse)] dit : et quelle est ton affaire, ô Sāmirī ? ».
La contradiction.
Celui qui égare Israël et fabrique le veau d’or au Sinaï est désigné « al-Sāmirī », nisba morphologiquement lisible comme « le Samaritain, l’homme de Samarie ».
La ville de Samarie est fondée par Omri vers 880 avant notre ère (1 Rois 16:24) et les Samaritains comme communauté sont postérieurs de plusieurs siècles à Mūsā, quelle que soit la datation de l’Exode.
La polémique juive associait précisément Samarie au culte des veaux : les veaux d’or de Jéroboam (1 Rois 12:28) sont présentés avec la formule même d’Exode 32:4 (« voici ton dieu, qui t’a fait sortir du pays d’Égypte »).
Le nom du fauteur du veau au Sinaï porte donc la marque d’une polémique anti-samaritaine postérieure de plusieurs siècles, sauf à postuler une nisba homonyme sans rapport.
La défense de la tradition.
Les commentateurs font d’al-Sāmirī un individu précis rattaché à un clan ou un lieu homonyme, et le Coran nommerait ainsi un homme, non un groupe. Ibn Kathīr sur 20:95 rassemble les identifications : كان السامري رجلا من أهل باجرما ، وكان من قوم يعبدون البقر « al-Sāmirī était un homme des gens de Bajarma, d’un peuple qui adorait les vaches », d’après Ibn ʿAbbās via Ibn Isḥāq ; son nom était Mūsā b. Ẓafar ; une autre voie d’Ibn ʿAbbās le fait venir du Kirmān ; وقال قتادة : كان من قرية اسمها سامرا « Qatāda a dit : il était d’un village nommé Sāmirā ». Al-Rāzī, qui recense les mêmes rapports, dit lequel l’emporte : والذي عليه الأكثرون أنه كان من عظماء بني إسرائيل من قبيلة يقال لها السامرة « ce sur quoi s’accorde le plus grand nombre est qu’il était l’un des grands des fils d’Israël, d’une tribu appelée al-Sāmira » (Mafātīḥ al-ghayb, t. 22 p. 87).
La version la plus forte est celle d’Ibn ʿĀshūr, et elle donne d’abord raison à la charge. La ville de Samarie, écrit-il dans al-Taḥrīr wa-l-tanwīr, fut bâtie par Omri sur une colline achetée à un homme que 1 Rois 16:24 nomme Shemer, et il en tire la conséquence : فلا جرم لم تكن موجودة زمن موسى ولا كانت ناحيتها من أرض بني إسرائيل زمن موسى « il va donc de soi qu’elle n’existait pas au temps de Mūsā, et que sa contrée ne faisait pas partie de la terre des fils d’Israël au temps de Mūsā ». La nisba ne renvoie donc pas à la ville, mais à l’ancêtre éponyme d’une tribu : فالسامري نسب إلى اسم أبي قبيلة من بني إسرائيل أو غيرهم يقارب اسمه لفظ سامر، وقد كان من الأسماء القديمة (شومر) و(شامر) وهما يقاربان اسم سامر لا سيما مع التعريب « al-Sāmirī est rapporté au nom du père d’une tribu, des fils d’Israël ou d’ailleurs, dont le nom approche la forme Sāmir ; or Shūmar et Shāmir comptaient parmi les noms anciens, et tous deux approchent le nom Sāmir, surtout une fois arabisés » (t. 16 p. 279-280). Le vendeur de la colline porte ainsi l’un de ces noms anciens, et il le porte avant que la ville existe. Ibn ʿĀshūr ouvre encore une seconde issue : la finale en -ī peut n’être pas la marque d’appartenance, mais une lettre du nom lui-même, comme dans ʿAlī ; le nom serait alors hébreu, et l’article, en tête, surnuméraire.
Le versant historique de la défense est celui d’Islamic Awareness (« The Samaritan Error In The Qur’an? »), qui s’appuie sur les études samaritaines et fait valoir trois choses. L’autodésignation de la communauté est « Shamerim », les gardiens de la Torah, et non « Shomronim », les gens de Samarie. Le seul appui de la thèse d’une origine assyrienne, 2 Rois 17, ne dit rien de ces origines : le mot qu’on y traduit par « Samaritains » désigne les habitants de Samarie. Et les chroniques de la communauté la font remonter aux tribus d’Éphraïm et de Manassé. Un « Sāmirī » contemporain de Mūsā n’aurait donc rien d’impossible.
Le verdict.
Tension non résolue confirmée. La charge est factuellement solide sur ses deux appuis, la fondation tardive de Samarie et la formule qu’Exode 32:4 partage avec 1 Rois 12:28. La défense est morphologiquement possible, et elle a raison de rappeler qu’une nisba n’est pas une date. Mais ses deux versants ne se rejoignent pas : pour qu’un Sāmirī soit contemporain de Mūsā, Ibn ʿĀshūr fait des Samaritains une nation de Palestine installée là avant que le pays passe aux mains des fils d’Israël, quand les chroniques samaritaines du versant historique font au contraire remonter la communauté aux tribus d’Éphraïm et de Manassé. Les autres identifications sont mutuellement incompatibles et géographiquement incongrues (Bajarma, c’est-à-dire Beth Garmai en Mésopotamie, ou Kirman en Perse, pour un contemporain de l’Exode).
La tradition, de son côté, relie elle-même le personnage aux Samaritains subsistants, et par la voix de celui-là même dont la défense tire son village homonyme. Chez al-Ṭabarī, Qatāda dit du châtiment de 20:97 : فبقاياهم اليوم يقولون لا مساس « leurs restes, aujourd’hui, disent encore lā misās », « pas de contact », trait notoire de la communauté samaritaine séparatiste ; Ibn Kathīr et al-Qurṭubī portent le même rapport. Et le même Qatāda, chez al-Ṭabarī, ne tire pas la nisba d’un lieu mais d’un peuple : كان والله السامري عظيما من عظماء بني إسرائيل ، من قبيلة يقال لها سامرة « par Dieu, al-Sāmirī était un grand parmi les grands des fils d’Israël, d’une tribu appelée Sāmira ». Al-Qurṭubī donne cette tribu pour connue de son temps encore, en Syrie-Palestine. L’homonymie fortuite ne survit pas à cela : la lecture que le plus grand nombre suit fait du nom un ethnonyme et rattache la descendance du personnage aux Samaritains du temps des commentateurs. Ibn ʿĀshūr refuse d’ailleurs à cette tribu l’appartenance israélite qu’al-Bayḍāwī lui donne. Pas A, car un nom anachronique n’est pas une contradiction formelle et l’homonymie a un ancrage onomastique réel ; pas C, car la défense doit neutraliser une triple coïncidence (la nisba, le motif du veau, la descendance « sans contact ») par des conjectures flottantes sans appui indépendant.
Deux mises au point. Le recours de Qatāda au toponyme Samarra n’a rien d’anachronique : Qatāda meurt vers 735, un siècle avant la fondation de la Samarra abbasside, et le toponyme est pré-islamique (Sur-marrati dans les inscriptions assyriennes, vers 690 avant notre ère). Et l’argument tiré de l’article défini est faible, toute nisba individuelle arabe prenant l’article (al-Ṭabarī, al-Bukhārī) sans impliquer que la communauté éponyme soit connue de l’auditoire.
Ce qui renverserait ce verdict : une attestation, hors de l’exégèse coranique, du nom Sāmira comme désignation d’un groupe avant la fondation de la ville de Samarie, jointe à l’établissement que le récit du veau d’or de l’Exode précède la polémique contre les veaux de Jéroboam au lieu d’avoir été façonné contre elle. L’une ôterait à la nisba sa valeur de datation et rendrait naturelle la descendance que Qatāda invoque ; l’autre retirerait au motif du veau sa coïncidence avec le culte du royaume du Nord.
Tension non résolue.Défense : dédoublement.
Les pièces du dossier · 7
- Coran 20:85vérifiée sur alquran.cloud
- Coran 20:95vérifiée sur quran.com
- 1 Rois 16:24texte via getbible.net
- 1 Rois 12:28texte via getbible.net
- Exode 32:4texte via getbible.net
- 2 Rois 17texte via getbible.net
- Coran 20:97texte via alquran.cloud