Aller au contenu
Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Récits, anachronismes, droit

Cote 30/81

1. Hāmān, ministre de Firʿawn en Égypte

Les textes.

Le Coran place un dignitaire nommé Hāmān à la cour de Firʿawn (Pharaon), au temps de Mūsā (Moïse).

Coran 28:6 : وَنُرِىَ فِرْعَوْنَ وَهَـٰمَـٰنَ وَجُنُودَهُمَا مِنْهُم مَّا كَانُوا۟ يَحْذَرُون « et montrer à Firʿawn, à Hāmān et à leurs armées ce qu’ils redoutaient de leur part ».

Coran 28:38, où Firʿawn ordonne : فَأَوْقِدْ لِى يَـٰهَـٰمَـٰنُ عَلَى ٱلطِّينِ فَٱجْعَل لِّى صَرْحًا لَّعَلِّىٓ أَطَّلِعُ إِلَىٰٓ إِلَـٰهِ مُوسَى « allume-moi donc, ô Hāmān, un feu sur l’argile et fais-moi une tour, que je monte peut-être vers le dieu de Mūsā ».

Coran 40:36-37 : وَقَالَ فِرْعَوْنُ يَـٰهَـٰمَـٰنُ ٱبْنِ لِى صَرْحًا لَّعَلِّىٓ أَبْلُغُ ٱلْأَسْبَـٰبَ أَسْبَـٰبَ ٱلسَّمَـٰوَٰت « Firʿawn dit : ô Hāmān, bâtis-moi une tour, que j’atteigne peut-être les voies, les voies des cieux ».

La contradiction.
P1

Un dignitaire nommé Hāmān sert Firʿawn en Égypte, et se voit commander une tour d’argile cuite pour monter vers le dieu de Mūsā.

P2

Le seul Hāmān connu de toute la littérature antérieure au Coran est le vizir d’Assuérus à Suse, dans le livre d’Esther, cadre perse situé quelque huit siècles après Mūsā.

P3

Aucun document égyptien n’atteste ce nom, ni comme anthroponyme d’un dignitaire pharaonique, ni comme titre de fonction.

P4

Le motif de la tour de briques cuites pour atteindre le ciel est celui de Babel (Genèse 11:3-4).

donc

La conjonction fait converger un nom propre du cycle perse d’Esther et un motif mésopotamien dans un cadre égyptien : faisceau de conflation littéraire, sauf à postuler en Égypte un homonyme ou un titre que rien n’atteste.

La défense de la tradition.

Al-Ṭabarī et Ibn Kathīr, sur 28:6, prennent Hāmān pour le vizir de Firʿawn sans discuter la date : le Coran est source première et n’a pas à coïncider avec la Bible ; deux personnages peuvent porter le même nom. Al-Rāzī, lui, connaît l’objection et y répond, sur Coran 40:36-37. Il la donne entière. Les chronologistes s’accordent, disent les juifs qu’il cite, pour placer Hāmān longtemps après Mūsā ; et l’on ne peut pas se rabattre sur un homonyme, car un homme du rang de vizir n’aurait pas laissé le souvenir vide. Puis il tranche : والجواب: أن تواريخ موسى وفرعون قد طال العهد بها واضطربت الأحوال والأدوار فلم يبق على كلام أهل التواريخ اعتماد في هذا الباب، فكان الأخذ بقول الله أولى « et la réponse : les chronologies de Mūsā et de Firʿawn sont d’un âge trop reculé, les états et les époques s’y sont brouillés, la parole des historiens n’y fait plus autorité ; prendre la parole de Dieu était donc préférable ».

Ibn ʿĀshūr, sur 28:6, nomme le grief et le retourne. Il rappelle que le livre d’Esther donne ce nom au vizir du roi de Perse, et que ses lecteurs en concluent qu’aucun vizir de Firʿawn ne l’a porté ; puis il écrit : وأحسب أن هامان ليس باسم علم ولكنه لقب خطة مثل فرعون « je tiens que Hāmān n’est pas un nom propre, mais un titre de fonction, comme Firʿawn ». Il range le mot avec les titres que l’arabe donne aux souverains de Perse, de Rome et d’Abyssinie. Le Coran ne nommerait donc pas un homme, mais un office, et le mot serait passé d’Égypte en Perse par les déportés juifs, non l’inverse.

La version la plus forte de la défense contemporaine est celle d’Islamic Awareness (« The Qur’anic Hāmān »), en quatre volets :

a

le livre d’Esther est lui-même réputé non historique par la critique judéo-chrétienne, aucun Hāmān n’étant attesté à la cour perse non plus : il ne peut donc servir d’étalon chronologique ;

b

l’homonymie reste possible, l’absence d’attestation n’étant pas une preuve d’inexistence (principe عدم الذكر ليس ذكرا للعدم « la non-mention n’est pas mention de l’inexistence », repris par IslamQA, fatwa arabe 216493) ;

c

les briques cuites ne sont pas totalement absentes de l’Égypte pharaonique (dalles de pavement des forteresses nubiennes du Moyen Empire, brique cuite de construction à Nebesheh et à Defenneh à l’époque ramesside), ce qui affaiblit le sous-argument matériel de la charge ;

d

le mot serait la forme arabisée d’un titre égyptien bâti sur le nom du dieu Amon, celui du grand prêtre d’Amon, qui cumulait la direction des chantiers royaux ; Islamic Awareness propose d’y reconnaître Bakenkhonsou, grand prêtre d’Amon et chef des travaux sous Ramsès II.

Le verdict.

Tension non résolue confirmée. La charge ne porte pas sur les matériaux : l’Égypte bâtissait massivement en brique crue, et la brique cuite y est attestée, marginalement, avant l’époque romaine. Ce qui tient, c’est le parallèle avec Babel comme motif littéraire : la cuisson de l’argile, la tour vers les voies du ciel.

Ce qui interdit la contradiction établie : l’homonymie nue est strictement irréfutable (on ne prouve pas un négatif onomastique), et le Hāmān d’Esther étant lui-même probablement un personnage littéraire, la charge n’est pas l’incompatibilité avec un fait établi mais un faisceau de conflation. Ce qui interdit d’écarter l’objection : aucune des deux lectures qui donneraient à la défense un appui positif ne tient.

La première, celle du nom, se retourne sur sa propre source. Le nom ḥmn-ḥ figure bien chez Ranke, Die ägyptischen Personennamen I, p. 240, n° 25, comme Bucaille l’a fait valoir et Harun Yahya après lui ; mais l’entrée porte un point d’interrogation, et la note de bas de page demande s’il ne faut pas y lire l’abrégé de ḥmn-ḥtp, que le même dictionnaire traduit « le dieu Ḥemen est clément ». Le titre qu’on prête à cet homme, « Vorsteher der Steinbrucharbeiter », chef des ouvriers des carrières, ne vient pas de Ranke mais de l’inscription de Vienne à laquelle il renvoie ; et l’égyptologue Jürgen Osing a fait observer qu’un chef des ouvriers de carrière était un notable local, non le confident d’un roi. Islamic Awareness a retiré l’identification.

La seconde lecture, celle du titre, n’est pas mieux servie. Aucun titre égyptien ne se lit hmn, et un titre de cour, porté par des générations de fonctionnaires, aurait laissé plus de traces qu’un nom d’homme, et non moins ; Ibn ʿĀshūr donne d’ailleurs sa lecture pour une supposition, non pour un résultat. Cette lecture garde pourtant un appui dans le texte : le Coran ne désigne jamais le roi d’Égypte autrement que par son titre, et cela suffit à rendre une réconciliation concevable. Quant à la réponse d’al-Rāzī, elle dit tout haut ce que la défense coûte : elle ne discute pas la chronologie, elle récuse les chronologistes au profit du texte.

L’argument « Esther n’est pas historique » se retourne contre elle : si Hāmān est un vilain littéraire perse, sa présence à la cour d’Égypte signe la transposition au lieu de l’excuser. Le travail d’Adam Silverstein (Haman: A Biography, Princeton University Press, 2025) confirme le diagnostic médian : le Hāmān coranique bâtisseur de tour reflète des traditions circulantes (romance d’Ahiqar, motifs rabbiniques de construction), lecture inutilisable pour l’orthodoxie puisqu’elle concède la dépendance à des légendes. Restent l’homonymie et le titre : possibles en droit, soutenus par rien.

Ce qui renverserait ce verdict : un document égyptien où Hāmān se lise comme le nom ou le titre d’un dignitaire de la cour pharaonique, car la défense cesserait alors d’être une possibilité de droit sans pièce. Dans l’autre sens, un texte antérieur au Coran où le ministre de Firʿawn porte déjà ce nom et bâtit déjà une tour ferait du faisceau un emprunt daté.

Tension non résolue.Défense : dédoublement et relecture lexicale.

Les pièces du dossier · 4