Avant de lire des verdicts, il vaut mieux avoir vu comment ils se rendent. Voici donc une instruction complète, menée du premier texte au verdict, sur un dossier que le tribunal a écarté. Elle se lit en quelques minutes et elle vaut mode d’emploi : les quatre-vingts autres suivent exactement le même chemin.
L’objection est classique et se formule en deux phrases. Lors du voyage nocturne, selon un hadith que la tradition tient pour parfaitement authentique, Allah impose cinquante prières quotidiennes ; Mūsā (Moïse) conseille au Prophète de demander un allègement ; celui-ci fait le va-et-vient, obtient réduction après réduction, et l’obligation s’établit finalement à cinq.
Or le Coran déclare, en 50:29, à propos de la sentence divine : مَا يُبَدَّلُ ٱلْقَوْلُ لَدَىَّ « la parole n’est pas changée chez Moi ». D’un côté un décret révisé cinq ou six fois de suite, de l’autre un décret déclaré irrévisable.
Première règle, la règle d’or : l’audit n’attaque que ce que la tradition affirme réellement. L’objection passe ce filtre sans difficulté. Le récit du voyage nocturne n’est pas une pièce marginale : il figure dans les deux recueils que le sunnisme tient pour les plus sûrs, il fonde l’obligation des cinq prières, et personne dans la tradition ne le lit comme une parabole. La charge est donc recevable, et elle est instruite.
Deuxième règle : la défense est entendue dans sa version la plus forte, y compris lorsqu’il faut l’assembler soi-même. Ici, elle n’a pas besoin d’aide, car la réponse est dans la pièce même. Le hadith ne s’arrête pas à la cinquième réduction. Il se termine par une parole divine que la charge, telle qu’elle circule, laisse toujours de côté : هِيَ خَمْسٌ وَهْىَ خَمْسُونَ لاَ يُبَدَّلُ الْقَوْلُ لَدَىَّ « elles sont cinq et elles sont cinquante ; la parole n’est pas changée chez Moi ». Le texte cite lui-même le verset qu’on lui oppose, et il le cite pour conclure.
Le verdict suit de là. Le décret n’a jamais été « cinquante, puis cinq » : il a toujours été cinq prières rétribuées comme cinquante, la formule d’immutabilité n’étant pas violée par le récit mais énoncée par lui. Ce point est décisif au regard de la charte, qui tient pour coûteuses les réconciliations forgées pour l’occasion : celle-ci n’est pas apportée du dehors par un commentateur embarrassé, elle est dans la lettre de la pièce, dans sa version la plus saine, transmise par la voie la moins contestée. L’objection est écartée.
Trois choses, dans cette affaire, valent pour tout le livre.
La première est que le tribunal acquitte, et qu’il le fait souvent. Sur cent trente-sept objections examinées, près des deux tiers tombent, cinquante-six écartées dès le recensement et trente et une à l’instruction, et les acquittements sont motivés avec le même soin que les condamnations. Un livre qui ne trouverait que des contradictions serait un réquisitoire ; celui-ci n’en est pas un.
La deuxième est que l’acquittement ne signifie jamais que rien n’a été trouvé. Ce dossier laisse un résidu que le verdict consigne sans le sanctionner : une négociation mise en scène dont l’issue est connue d’avance, et un prophète qui conseille mieux que le décret initial ne prévoyait. C’est une étrangeté narrative, et la charte ne juge pas les étrangetés ; elle juge les incompatibilités. La différence entre les deux est précisément l’objet de ce livre.
La troisième est que tout se vérifie. Le hadith porte un numéro, Bukhārī 349, et le verset aussi, 50:29 ; l’arabe est donné en regard de la traduction, et le lecteur qui doute peut aller lire les deux à la source, sans passer par ce livre. Quand une pièce est fragile, le verdict le dit : dans ce dossier même, une seconde version du récit corrobore la conclusion, mais la tradition la juge entachée d’erreurs de transmission, et l’instruction a donc pris soin de ne pas faire reposer l’acquittement sur elle.
Le lecteur sait maintenant à quoi ressemble une instruction qui se termine bien pour la tradition. Les pages qui suivent en contiennent des dizaines. Elles en contiennent aussi qui se terminent autrement, et le tableau de la synthèse dit d’emblée lesquelles.