Le résultat de cet audit ne donne raison ni au polémiste, pour qui tout serait contradiction, ni à l’apologète, pour qui rien ne le serait. Les termes techniques rencontrés ici sont présentés dans la section consacrée aux acteurs du dossier, qui distribue les rôles du procès.
Le tableau final
| Verdict | Objets | Signification |
|---|---|---|
| Contradiction établie (A) | 5 | Aucune issue connue qui ne coûte le sens apparent, une hypothèse ad hoc, ou le déplacement du problème. |
| Tension non résolue (B) | 45 | Une issue existe, mais elle est ad hoc, circulaire ou postérieure au problème : la défense plaide, elle ne convainc pas. |
| Objection écartée (C) | 28 | L’issue est naturelle dans les règles du corpus ; un lecteur neutre la trouverait raisonnable. |
| Objection infondée (D) | 3 | L’objection repose sur une erreur, et l’audit le dit. |
| Instruites à charge et à décharge | 81 |
Ces quatre décisions sont définies au long dans l’avant-propos, et l’article 10 les fixe.
Cinquante-six objections de plus ont été rejetées d’office au recensement, avant toute instruction : contresens arabe, hadith faible, fait mal établi. Cent trente-sept objets examinés en tout.
Ce que l’audit a acquitté ou rejeté
Il faut commencer par là, car c’est ce qui donne leur poids aux verdicts les plus lourds : la même méthode, appliquée aux objections les plus répandues, en a fait tomber la majorité. Des classiques entiers de la polémique anti-islamique n’ont pas survécu à l’instruction :
« Maryam (Marie) sœur de Hārūn (Aaron) » : écartée, la réponse du Prophète lui-même dans Muslim 2135, l’onomastique typologique, est une défense recevable ;
la « trinité avec Maryam » de 5:116 : infondée, le texte vise une vénération réelle, non un exposé du dogme nicéen ;
les solécismes grammaticaux : infondée, les solutions des grammairiens sont dans l’usage arabe attesté, et la langue du texte précède la norme codifiée ensuite ;
les quarante ans entre les deux mosquées : infondée, la tradition ne tient pas que la fondation soit salomonienne ;
Yūnus (Jonas) et les « cent mille ou plus » : écartée, l’arabe aw (أو) y garde son sens propre et le compte est rapporté à ce qu’un observateur estimerait, réponse qu’al-Rāzī tient pour la plus sûre ;
le palimpseste de Ṣanʿāʾ dans sa version forte : écartée, les variantes documentées sont de type compagnon, et l’orthographe partagée des manuscrits anciens atteste au contraire un archétype écrit unique.
L’annexe qui les recense dit pour chacune pourquoi.
Un dossier mérite d’être signalé ici, parce qu’il ressemble à un acquittement sans en être un : le hadith de Muslim 2789 sur la création en sept jours. La tradition du hadith l’a récusé par la critique du matn (Bukhārī, Ibn Taymiyya, Ibn Kathīr), défense interne recevable dans son principe, mais qui sauve le Coran en retranchant une pièce du recueil que la tradition tient pour le plus sûr après lui, sans que onze siècles aient suffi à faire converger les deux camps : il est jugé tension non résolue.
Les cinq contradictions établies
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L’héritage à sept sixièmes (Coran 4:11-12). Un mari et deux sœurs : la moitié, puis les deux tiers, soit sept sixièmes d’un patrimoine qui n’en compte que six, dans des versets qui se closent sur « obligation d’Allah ; Allah est omniscient et sage ». Le premier à qui le cas fut soumis, ʿUmar, jura ne pas savoir laquelle de ces parts Allah avait fait passer avant l’autre.
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La détermination du sexe et de la ressemblance par les eaux (Muslim 315, entre autres). La question était posée comme on éprouve un prophète, et la réponse est précise : de la primauté ou de la domination de l’une des deux semences dépendent le sexe de l’enfant et le parent auquel il ressemblera. La génétique dit autre chose.
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Les montagnes jetées comme ancrages pour empêcher la terre de branler (Coran 16:15, 21:31, 31:10). L’exégèse est unanime sur le sens : la terre oscillait, les montagnes l’ont fixée. La géologie établit l’inverse, les chaînes se formant précisément là où la croûte est le moins stable.
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Dhū-l-Qarnayn et le mur de Gog et Magog (Coran 18:83-98). Le texte décrit un ouvrage de fer et de cuivre, dressé entre deux montagnes, qui doit tenir jusqu’à la fin des temps. Un calife a envoyé une expédition le chercher ; la surface de la terre est aujourd’hui cartographiée de bout en bout.
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La négation de la crucifixion (Coran 4:157). Le sens reçu par l’exégèse, et doctrinalement obligatoire, est qu’un autre fut crucifié à la place de ʿĪsā (Jésus), contre l’un des faits les mieux établis de l’Antiquité, que personne alors n’a contesté, pas même les adversaires du christianisme. Al-Rāzī pose contre elle l’objection du sophisme, puis y répond par une substitution qui ne demande aucun prodige : un homme crucifié pour le Messie, que la foule ne connaissait que de nom (al-Tafsīr al-kabīr, sur 4:157).
Ce qui structure les tensions non résolues
Un mot d’abord sur ce que la deuxième partie établit, car un lecteur pressé pourrait croire qu’elle n’établit rien. Quarante-quatre fois « possible mais coûteux » ne font pas une contradiction établie, et rien dans la charte ne permet de les additionner pour en fabriquer une : l’article 2 juge chaque charge sur elle-même, l’article 8 refuse ce degré aux charges de convergence. Ce que ces dossiers montrent est d’un autre ordre. Chaque défense est payable isolément ; les paiements, eux, sont simultanés, et certains s’excluent mutuellement.
Au dossier du codex d’Ibn Masʿūd, les trois défenses classiques se contredisent entre elles : la première nie l’authenticité de ce que la deuxième réinterprète et que la troisième concède. Au dossier des six jours de la création, les deux schémas d’harmonisation reçus sont incompatibles, et seul leur total est fixe. Le crédit dont jouit la formule « la tradition a toujours une réponse » s’épuise à mesure que les réponses se contredisent. C’est ce coût d’ensemble, et non un cumul de charges, que la deuxième partie met sous les yeux du lecteur.
Les quarante-cinq tensions ne sont pas des curiosités dispersées ; elles se groupent en sept faisceaux, dont voici les plus denses. Le premier concerne l’histoire du texte face au dogme de la préservation (15:9) : versets récités puis disparus attestés en ṣaḥīḥ (lapidation, cinq tétées), destruction des codex concurrents par ʿUthmān, codex d’Ibn Masʿūd, doctrine des sept aḥruf dont la tradition admet ne plus savoir ce qu’elle recouvre. La doctrine du naskh al-tilāwa (abrogation de la récitation) sauve formellement la préservation en la redéfinissant : ce qui a disparu était censé disparaître.
Le deuxième faisceau est cosmologique et biologique : un cosmos à toit solide, étoiles-projectiles, décompte des jours de création, embryologie des délais et des étapes, énoncés médicaux prophylactiques, et la négation de la contagion démentie par le corpus lui-même, qui prescrit d’éviter le lépreux.
Le troisième est théologique : le décret total contre la responsabilité sanctionnée, où la réponse canonique (le kasb ashʿarite) a été jugée dans l’instruction comme un renommage du problème plus qu’une solution, et le mort châtié par les pleurs des siens, contre lequel ʿĀʾisha oppose le Coran dans le canon même.
Le quatrième est juridique : la kalāla que le deuxième calife déclarait n’avoir jamais élucidée, et les deux institutions, mariage temporaire et triple divorce, où le canon atteste une règle de l’époque prophétique tandis que le droit appliqué suit la règle inverse, fixée par ʿUmar.
Le cinquième est christologique et scripturaire : le Coran renvoie les gens du Livre à leurs Écritures présentes tout en affirmant que nul ne substitue à Ses paroles, alors que la doctrine sunnite dominante a dû poser une corruption textuelle (taḥrīf) que l’état documenté des manuscrits du 7e siècle ne permet pas de soutenir.
Le sixième tient aux conflations littéraires : Hāmān à la cour de Firʿawn (Pharaon), la tour d’argile bâtie pour atteindre le dieu de Mūsā (Moïse), al-Sāmirī au temps de l’Exode, le tri des troupes de Ṭālūt (Saül) à la manière de boire, et le père de Maryam (Marie) nommé ʿImrān. Chaque cas se défend seul par un homonyme ou un parallèle indépendant ; c’est leur convergence que le dossier du faisceau instruit comme telle.
Le septième porte sur les signes et les miracles : le Coran refuse les signes matériels que le hadith attribue pourtant en nombre au Prophète, et la lune fendue devant témoins n’a laissé aucune trace dans les annales des empires qui écrivaient alors.
Restent une dizaine de tensions qui ne se rangent sous aucun de ces sept faisceaux et valent chacune pour elle-même : le défi d’inimitabilité sans épreuve, la peine de l’apostat, la nourriture des damnés, parmi d’autres. Le répertoire les donne toutes, rangées par verdict.
Le lecteur a maintenant la carte. Les dossiers qui suivent la remplissent, un par un, chacun avec ses pièces en regard et ce qui renverserait son verdict.