3. Ordre de création terre/ciel : 2:29 et 41:9-12 contre 79:27-32
Les textes.
Coran 2:29 : هُوَ ٱلَّذِى خَلَقَ لَكُم مَّا فِى ٱلْأَرْضِ جَمِيعًا ثُمَّ ٱسْتَوَىٰٓ إِلَى ٱلسَّمَآءِ فَسَوَّىٰهُنَّ سَبْعَ سَمَـٰوَٰت « C’est Lui qui a créé pour vous tout ce qui est sur la terre, puis s’est tourné vers le ciel et les a façonnés en sept cieux ».
Coran 41:10 : وَجَعَلَ فِيهَا رَوَٰسِىَ مِن فَوْقِهَا وَبَٰرَكَ فِيهَا وَقَدَّرَ فِيهَآ أَقْوَٰتَهَا فِىٓ أَرْبَعَةِ أَيَّامٍۢ « Il y a placé des montagnes ancrées par-dessus, l’a bénie et y a déterminé ses subsistances, en quatre jours ».
Coran 41:11 : ثُمَّ ٱسْتَوَىٰٓ إِلَى ٱلسَّمَآءِ وَهِىَ دُخَان « Puis Il se tourna vers le ciel alors qu’il était fumée ».
Coran 79:27 : ءَأَنتُمْ أَشَدُّ خَلْقًا أَمِ ٱلسَّمَآءُ ۚ بَنَىٰهَا « Êtes-vous plus difficiles à créer, ou le ciel qu’Il a bâti ? ».
Coran 79:30-32 : وَٱلْأَرْضَ بَعْدَ ذَٰلِكَ دَحَىٰهَا أَخْرَجَ مِنْهَا مَآءَهَا وَمَرْعَىٰهَا وَٱلْجِبَالَ أَرْسَىٰهَا « Et la terre, après cela, Il l’a étendue ; Il en a fait sortir son eau et son pâturage, et les montagnes, Il les a ancrées ».
La contradiction.
Dans 2:29 et 41:10-11, l’aménagement de la terre, montagnes ancrées et subsistances comprises, précède le façonnage du ciel, marqué par le séquentiel thumma (« puis »).
Dans 79:27-32, le ciel est bâti d’abord et la terre étendue « après cela » (baʿda dhālika), avec la sortie de son eau, de ses pâturages et l’ancrage des montagnes (79:31-32).
L’aménagement de la terre, eau, pâturages et montagnes ancrées, tombe après la construction du ciel dans un passage et avant elle dans l’autre.
La réconciliation classique, une masse terrestre créée avant le ciel puis étalée après, laisse donc cet aménagement des deux côtés à la fois.
La défense de la tradition.
La pièce maîtresse est le schéma d’Ibn ʿAbbās, rapporté par Saʿīd b. Jubayr (rapport sans chaîne complète, taʿlīq, du Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, au commentaire de la sourate Fuṣṣilat, repris par Ibn Kathīr sur 79:30, et versé d’après Islamweb, fatwa anglaise 262609, qui l’expose et l’endosse) : interrogé sur cette contradiction apparente, Ibn ʿAbbās distingue la création (khalq) de la terre, antérieure au ciel, de son étalement (daḥw), postérieur ; « baʿda dhālika » (« après cela ») ne porte que sur le daḥw. Le rapport chiffre les étapes : la terre en deux jours, les cieux en deux autres, puis l’étalement « en deux autres jours », qui fait sortir l’eau et le pâturage et crée les montagnes et les collines.
Son appui lexical est réel. Al-Ṭabarī établit que daḥā signifie étendre, sur les deux conjugaisons du verbe et un vers d’Umayya b. Abī l-Ṣalt, et tient le schéma d’Ibn ʿAbbās pour « plus conforme à ce que montre le sens apparent de la révélation ». Al-Rāzī y ajoute le nid de l’autruche, aplani et débarrassé de ses cailloux, d’où le sens d’aplanissement et d’aménagement.
Une deuxième voie retire à 79:30 sa chronologie : « baʿda dhālika » (« après cela ») y vaudrait « maʿa dhālika » (« en outre »), comme en 68:13, où la même formule enchaîne des vices et non des actes. Elle est ancienne : al-Ṭabarī la rapporte par chaînes de Mujāhid et d’al-Suddī, al-Rāzī la donne pour l’avis d’Ibn ʿAbbās, de Mujāhid, d’al-Suddī et d’Ibn Jurayj, al-Qurṭubī la verse sans la faire sienne, et al-Shinqīṭī la retient en l’appuyant sur une lecture non canonique (shādhdha) attribuée à Mujāhid, qui lit « et la terre, en outre, Il l’a étendue ». Al-Ṭabarī l’écarte : le sens connu de baʿd (« après ») est le contraire de celui de qabl (« avant »).
Une troisième voie retire au thumma (« puis ») de 2:29 sa valeur séquentielle. Al-Qurṭubī l’écrit sans détour sur ce verset : « thumma est pour l’ordre du récit, non pour l’ordre de la chose même ». Al-Rāzī la tient pour « la réponse correcte » : le thumma y énumère des bienfaits, et « peut-être qu’une part de ce qui est mentionné en dernier a précédé ».
Le verdict.
La pièce maîtresse est authentique et confirmée à la source : le taʿlīq de Bukhārī place bien l’eau, le pâturage et les montagnes dans la phase d’étalement postérieure au ciel, et daḥā signifie bien étendre, acte distinct de créer. Pour 2:29 contre 79:30 pris isolément, la réconciliation serait presque naturelle. Le coût vient de 41:9-12, et c’est al-Rāzī qui le chiffre.
Sous 41:9-12, il appelle « la réponse célèbre » le schéma d’Ibn ʿAbbās, le déclare « problématique à mes yeux » et lui oppose cinq objections. La première est celle du présent dossier : 41:10 place les montagnes, la bénédiction et les subsistances avant le « thumma istawā » (« puis Il se tourna vers le ciel »), or rien de tout cela ne se fait sur une terre non étalée ; le ciel vient donc après l’étalement, « et la question revient ». La quatrième compte les jours : deux pour la terre, deux pour ce qu’elle porte, deux pour les cieux, et un étalement postérieur tomberait hors des six. Il écarte ensuite comme faible la solution de Muqātil, qui met les cieux d’abord en faisant du thumma de 41:11 un plus-que-parfait, puis tranche : « ce que je choisis est de dire que la création des cieux précède celle de la terre », khalq ne signifiant plus alors faire exister mais décréter. Et il donne sa solution pour ce qu’elle est : « voilà ce à quoi je suis parvenu dans ce passage difficile ».
Trois branches restent donc ouvertes, et chacune est refusée par un défenseur nommé :
placer l’ancrage des montagnes après le ciel, contre l’ordre de 41:10 : c’est le schéma d’Ibn ʿAbbās et d’al-Ṭabarī, qui laisse les subsistances avant le ciel et ne déplace que les montagnes, et c’est contre lui que porte la première objection d’al-Rāzī ;
ôter à « baʿda dhālika » (« après cela ») sa valeur chronologique : c’est la voie qu’al-Shinqīṭī retient et qu’al-Ṭabarī écarte sur le sens de baʿd (« après ») ;
ôter au thumma (« puis ») de 2:29 la sienne : c’est « la réponse correcte » d’al-Rāzī sur ce verset et la lecture d’al-Qurṭubī, qu’al-Shinqīṭī range parmi les voies faibles.
Chaque branche écrase le sens apparent d’un passage, sans autre motif que l’harmonisation. Ni A (les ressources sont internes et réelles, daḥā veut dire étendre et un thumma d’énumération existe en arabe ; la défense date du premier siècle et répond à la question posée), ni C (aucun lecteur neutre ne lit « après cela » comme « en outre » dans une suite d’actes, ni comme non séquentiel le thumma qui, en 41:11, articule un décompte de jours). Tension non résolue confirmée.
Ce qui renverserait ce verdict : un emploi coranique de « baʿda dhālika » (« après cela ») dans une suite d’actes où la valeur chronologique serait exclue, et non dans une liste de qualités comme 68:13 ; ou un emploi du thumma (« puis ») dans un décompte de durées où il n’ordonne pas les étapes qu’il sépare. L’un ou l’autre rendrait naturelle une lecture que la défense doit aujourd’hui imposer.
Tension non résolue.Défense : distinction conceptuelle.
Les pièces du dossier · 11
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