7. Les gharānīq (versets sataniques) et la garantie d’intégrité de la révélation
Les textes.
Le fondement de la charge n’est pas le récit des gharānīq, hors corpus admissible, mais le verset 22:52 lui-même : وَمَآ أَرْسَلْنَا مِن قَبْلِكَ مِن رَّسُولٍ وَلَا نَبِىٍّ إِلَّآ إِذَا تَمَنَّىٰٓ أَلْقَى ٱلشَّيْطَـٰنُ فِىٓ أُمْنِيَّتِهِۦ فَيَنسَخُ ٱللَّهُ مَا يُلْقِى ٱلشَّيْطَـٰنُ ثُمَّ يُحْكِمُ ٱللَّهُ ءَايَـٰتِهِۦ « Nous n’avons envoyé avant toi ni messager ni prophète sans que, lorsqu’il désirait ou récitait (tamannā), Satan ne jetât dans son désir ou sa récitation (umniyyatihi) ; puis Allah abroge ce que Satan jette, puis Allah affermit Ses versets ».
S’y ajoute la suite immédiate, 22:53 : لِّيَجْعَلَ مَا يُلْقِى ٱلشَّيْطَـٰنُ فِتْنَةً لِّلَّذِينَ فِى قُلُوبِهِم مَّرَضٌ وَٱلْقَاسِيَةِ قُلُوبُهُمْ « afin qu’Il fasse de ce que Satan jette une épreuve pour ceux qui ont une maladie au cœur et dont les cœurs sont endurcis ».
En face, les garanties d’intégrité : Coran 53:3, وَمَا يَنطِقُ عَنِ ٱلْهَوَىٰٓ « Et il ne parle pas sous l’empire de la passion », et Coran 15:9 (la promesse de garde du Rappel).
L’exégèse de référence entre en jeu comme pièce : al-Ṭabarī privilégie umniyya = récitation et rapporte comme occasion du verset l’épisode des gharānīq, Satan plaçant dans la récitation de la sourate 53 la phrase « tilka al-gharānīq al-ʿulā », « ce sont là les grues sublimes ». Son argument est tiré du verset même : les versets que Dieu affermit sont sans nul doute, écrit-il, ceux de Sa révélation, et ce que Satan a jeté, Dieu l’efface de la langue de Son prophète.
Ibn Ḥajar (Fatḥ al-Bārī 8/439) tient toutes les voies pour faibles ou discontinues, hors celle de Saʿīd b. Jubayr, et compte parmi elles trois chaînes qui remplissent les conditions du ṣaḥīḥ, toutes trois mursal. La multiplicité des voies, aux points de départ distincts, indique selon lui que l’histoire a un fondement (aṣl).
La contradiction.
Ce que la charge met en cause n’est pas l’existence de la garantie d’intégrité, mais l’instant où elle prend effet.
Sur la lecture qu’al-Ṭabarī retient, du matériau satanique a figuré temporairement dans la récitation prophétique et a été reçu comme révélation jusqu’à son annulation.
53:3 et 15:9, sous leur portée apparente, garantissent la fiabilité de la récitation à tout instant.
L’auditeur d’un état quelconque du texte n’a aucun critère interne pour savoir s’il est en présence de l’état corrigé.
La garantie n’opère que rétrospectivement : il a existé un intervalle où le corpus proclamé contenait des paroles tenues pour parole de Dieu qui n’en étaient pas, ce que la portée apparente des garanties exclut.
La défense de la tradition.
Elle est disjonctive. Première branche, lecture d’al-Ṭabarī : le verset contient sa propre solution, Dieu annule ce que Satan a jeté puis affermit Ses versets ; l’épisode même prouve que le mécanisme de correction fonctionne et que le texte final est garanti ; le verset console le Prophète, tous les envoyés ayant subi cette interférence, toujours corrigée.
Seconde branche, majoritaire après l’époque classique : le récit des gharānīq est forgé, Ibn Khuzayma y voyant une « forgerie des zanādiqa », suivi par al-Qāḍī ʿIyāḍ (al-Shifāʾ), al-Rāzī (récit tenu pour forgé par les muḥaqqiqūn, incompatible avec 53:3-4 et avec l’infaillibilité dans la transmission), al-Qurṭubī (aucun des rapports sur l’occasion du verset n’est authentique), Ibn Kathīr (toutes les voies mursal), al-Shawkānī, al-Albānī (Naṣb al-majāniq : quatre mursal d’une même génération, dont la source peut être unique, ne se corroborent pas), Ibn Bāz et les fatwas contemporaines.
Sur cette branche, umniyya signifie le désir, Satan jetant des suggestions dans les aspirations du Prophète et non des mots dans sa récitation.
al-Rāzī, dans Mafātīḥ al-Ghayb, mène cette lecture jusqu’au vocabulaire du verset, là même où al-Ṭabarī puisait son argument. « Puis Allah abroge ce que Satan jette » ne parle pas de l’abrogation du droit : فالمراد إزالته وإزالة تأثيره فهو النسخ اللغوي لا النسخ الشرعي المستعمل في الأحكام « ce qui est visé est de le supprimer et d’en supprimer l’effet : c’est la suppression au sens de la langue, non celle que le droit emploie pour les règles ». Et « puis Allah affermit Ses versets » ne porte sur les versets du Coran, écrit-il, que si l’on a d’abord lu umniyya comme récitation ; sinon cela porte sur la fermeté des preuves, où l’erreur n’est pas possible.
Même Ibn Ḥajar, qui affirme l’aṣl du récit, interdit expressément le sens apparent لا يجوز حمله على ظاهره فإنه يستحيل عليه أن يزيد في القرآن عمدا ما ليس منه وكذا سهوا إذا كان مغايرا لما جاء به من التوحيد لمكان عصمته « on ne peut le prendre en son sens apparent, car il lui est impossible d’ajouter au Coran de propos délibéré ce qui n’en est pas, ni par mégarde dès lors que cela contredit le monothéisme qu’il a apporté, sa préservation y faisant obstacle ». Le taʾwīl qu’il retient est celui d’al-Qāḍī ʿIyāḍ : Satan a prononcé les mots dans un silence de la récitation, en imitant la voix du Prophète ; les polythéistes les ont propagés ; et les musulmans n’en ont pas été atteints, ayant appris la sourate avant l’incident telle que Dieu l’avait fait descendre.
al-Qurṭubī tient ce taʾwīl pour celui sur lequel on s’appuie, tout en jugeant que la faiblesse du récit dispense d’interpréter quoi que ce soit. al-Jaṣṣāṣ (Aḥkām al-Qurʾān) fait du shayṭān du verset un homme, un contradicteur présent dans l’assistance, et tient pour impossible que la faute soit venue du Prophète.
Le partage passe toujours au même endroit. Ceux qui placent les mots sur la langue du Prophète, al-Ṭabarī et Ibn Taymiyya, tiennent la garantie pour rétablie après coup ; ceux qui la tiennent pour instantanée, al-Qāḍī ʿIyāḍ, Ibn Ḥajar, al-Qurṭubī et al-Jaṣṣāṣ, retirent les mots de cette langue.
Le verdict.
Tension non résolue confirmée. La fourche existe et chaque branche paie.
La branche du rejet a sa réponse au vocabulaire du verset, celle d’al-Rāzī, mais elle bute sur 22:53 : l’épreuve que Dieu tire de ce que Satan jette suppose une chose entendue au dehors, non un mouvement de l’âme. al-Qurṭubī en conclut que le verset écarte la lecture par le seul désir intérieur ; Ibn Taymiyya écrit qu’une telle épreuve n’a lieu que si la chose est apparente et entendue des gens, non intérieure à l’âme ; et la réponse d’al-Rāzī à cette objection réintroduit un manquement visible, l’inattention qu’un désir trop fort produit dans les actes extérieurs. Cette branche doit en outre récuser le jugement d’Ibn Ḥajar sur l’aṣl. Elle doit aussi compter avec sa propre histoire : Shahab Ahmed (Before Orthodoxy: The Satanic Verses in Early Islam, Harvard University Press, 2017) établit que la tradition musulmane des deux premiers siècles tenait l’incident pour un fait acquis de la sīra, le rejet en forgerie étant un renversement ultérieur, opéré sous pression théologique.
L’objection « vous attaquez une exégèse abandonnée » se retourne ainsi en aveu daté, et le tarjīḥ d’al-Ṭabarī comme l’aṣl d’Ibn Ḥajar en sortent confortés.
La branche du taʾwīl ne manque pas d’appui : Ibn Ḥajar y joint un récit ancien où les musulmans n’entendent rien et où l’interpolation ne touche que l’ouïe des polythéistes. Son coût est ailleurs, et c’est al-Rāzī qui le chiffre : si Satan peut parler dans les silences du Prophète au point que tous les auditeurs s’y trompent, la même possibilité demeure pour tout ce que le Prophète dit, et la confiance dans la loi entière tombe. Cette branche laisse aussi subsister un intervalle où une part du public reçoit du matériau satanique comme révélation, et ne le comble que pour les musulmans présents, à qui la sourate déjà apprise sert de critère.
Ce n’est pas une contradiction établie : la lecture umniyya = désir est textuellement possible (tamannā = désirer est le sens ordinaire), le récit lui-même reste hors corpus admissible, et un texte qui déclare son propre mécanisme de correction n’est pas formellement contradictoire avec ses garanties d’intégrité, il en redéfinit la portée.
Ce n’est pas une objection écartée non plus, car aucune des deux lectures ne sort indemne. Celle qui sauve la récitation doit congédier le tarjīḥ de l’exégète de référence et l’aṣl qu’Ibn Ḥajar reconnaît au récit ; celle qui suit al-Ṭabarī fait de la garantie une garantie rétablie après coup, et non tenue à chaque instant, ce que la portée apparente de 53:3 et 15:9 ne donne pas.
La version la plus forte de la défense est celle d’Ibn Taymiyya (Majmūʿ al-Fatāwā 10/290-292) : la ʿiṣma porte sur ce que les envoyés transmettent de Dieu, et elle garantit qu’aucune erreur n’y demeure, non qu’aucune n’y survienne un instant. Elle se paie au prix fort, car Ibn Taymiyya tient l’incident pour survenu et le situe sur la langue même du Prophète, avant l’annulation (Minhāj al-sunna 2/409) ; la paraphrase d’al-Ṭabarī l’y situe aussi. Chez Ibn Ḥajar, le matériau satanique n’atteint jamais que l’audition de ceux qui écoutent.
Ce qui renverserait ce verdict : une lecture de 22:52 qui rende compte à la fois de l’annulation et de l’affermissement des versets et du caractère public de l’épreuve annoncée en 22:53, sans qu’un mot étranger atteigne aucun auditeur comme parole de Dieu. La fourche cesserait, et la garantie de 15:9 et 53:3 se dirait instantanée sans réserve.
Tension non résolue.Défense : critique du rapporteur.
Les pièces du dossier · 5
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