2. Les délais embryonnaires contradictoires des hadiths ṣaḥīḥ (trois fois quarante jours contre quarante-deux nuits)
Les textes.
Bukhārī 3208 (ṣaḥīḥ) : إِنَّ أَحَدَكُمْ يُجْمَعُ خَلْقُهُ فِي بَطْنِ أُمِّهِ أَرْبَعِينَ يَوْمًا ثُمَّ يَكُونُ عَلَقَةً مِثْلَ ذَلِكَ ثُمَّ يَكُونُ مُضْغَةً مِثْلَ ذَلِكَ ثُمَّ يَبْعَثُ اللَّهُ مَلَكًا « La création de chacun de vous est rassemblée dans le ventre de sa mère quarante jours, puis il est une ʿalaqa pendant une durée semblable, puis une muḍgha pendant une durée semblable, puis Allah envoie un ange ».
Muslim rapporte le même hadith d’Ibn Masʿūd, mais avec deux mots que Bukhārī n’a pas, et ces deux mots décideront du verdict. Muslim 2643 (ṣaḥīḥ) : أَرْبَعِينَ يَوْمًا ثُمَّ يَكُونُ فِي ذَلِكَ عَلَقَةً مِثْلَ ذَلِكَ ثُمَّ يَكُونُ فِي ذَلِكَ مُضْغَةً مِثْلَ ذَلِكَ « quarante jours, puis il y est ʿalaqa pendant une durée semblable, puis il y est muḍgha pendant une durée semblable ». Là où Bukhārī enchaîne les stades, Muslim les loge dans la même période : فِي ذَلِكَ « en cela ».
En face, Muslim 2645a (ṣaḥīḥ, hadith de Ḥudhayfa) : إِذَا مَرَّ بِالنُّطْفَةِ ثِنْتَانِ وَأَرْبَعُونَ لَيْلَةً بَعَثَ اللَّهُ إِلَيْهَا مَلَكًا فَصَوَّرَهَا « Lorsque quarante-deux nuits ont passé sur la nuṭfa, Allah lui envoie un ange qui la façonne », le texte poursuivant : وَخَلَقَ سَمْعَهَا وَبَصَرَهَا وَجِلْدَهَا وَلَحْمَهَا وَعِظَامَهَا « et il crée son ouïe, sa vue, sa peau, sa chair et ses os ».
La contradiction.
Elle est double : les deux hadiths se heurtent entre eux, et chacun se heurte à l’embryologie.
Selon la lecture dominante de Bukhārī 3208, l’embryon traverse goutte, caillot et chair par périodes de quarante jours, et le jumhūr en a fixé l’insufflation de l’âme à 120 jours.
Selon Muslim 2645a, os, chair, ouïe et vue sont créés à 42 nuits.
Fait établi : à 40 jours, l’embryon a un cœur battant depuis le jour 22, des bourgeons de membres et des ébauches oculaires et otiques, selon les stades de Carnegie ; il n’est à aucun moment un caillot de sang.
Les deux chronologies ṣaḥīḥ sont incompatibles entre elles, et chacune l’est avec P3.
La défense de la tradition.
Al-Nawawī (Sharḥ Ṣaḥīḥ Muslim) plaide des visites multiples de l’ange à des missions distinctes, le façonnage tombant selon lui dans la troisième quarantaine ; Ibn al-Qayyim (al-Tibyān fī aqsām al-Qurʾān) distingue un façonnage caché (taṣwīr khafiyy) dès 40-42 nuits et un façonnage manifeste au rythme 40/80/120.
Mais la meilleure défense retenue par le juge est celle qu’Ibn al-Zamlakānī expose dans al-Burhān al-kāshif ʿan iʿjāz al-Qurʾān : les trois stades s’accomplissent tous dans les quarante premiers jours. Elle s’appuie sur le « fī dhālika » propre à Muslim 2643 (« puis il devient, dans cette période, une ʿalaqa »), le « mithla dhālika », « de même », ne portant alors pas sur une durée supplémentaire. Elle a un précédent plus ancien : al-Rāzī, commentant Coran 46:15, tient le calendrier des médecins de son temps, qui fait de l’embryon une ʿalaqa au quinzième jour et lui sépare la tête des épaules au trente-sixième, pour conforme au hadith des quarante jours.
Ibn Ḥajar, lui, rapporte cette lecture dans le Fatḥ al-Bārī et l’écarte : il tient pour préférable qu’on s’en tienne au sens apparent des récits. Islamweb l’adopte au contraire trois fois, et de trois façons : sa fatwa arabe 321538 la pose en thèse dès sa première phrase, sa fatwa arabe 296932 l’argumente sans dire qu’elle la préfère, et sa fatwa anglaise 225601 la déclare l’avis le plus fort.
Sous cette lecture, le taṣwīr à quarante-deux nuits cesse de heurter le récit des stades, non parce qu’il s’accorde aux trois quarantaines, mais parce qu’il n’y en a plus qu’une : tout s’est joué avant, et l’ange façonne ce qui est déjà là. La description à six semaines est alors grossièrement compatible avec l’organogenèse réelle.
Le verdict.
Le fond de la charge tient : le conflit du ẓāhir entre deux hadiths ṣaḥīḥ est réel et reconnu par les commentateurs eux-mêmes, qui proposent des conciliations divergentes, Ibn Taymiyya allant jusqu’à écrire dans le Majmūʿ al-fatāwā, du hadith que Muslim est seul à porter, ألفاظ هذا الحديث لم تضبط حق الضبط « les termes de ce hadith n’ont pas été fixés comme ils devaient l’être », ce qui a valeur de demi-aveu ; et la lecture dominante 40+40+40 est massivement contredite par l’embryologie.
Mais la contradiction établie ne tient pas. La lecture « trois stades en 40 jours » n’est pas une relecture contemporaine : al-Rāzī l’appuie sur la médecine de son temps, Ibn al-Zamlakānī la tire de la lettre du hadith, l’un et l’autre bien avant que l’embryologie ne pose le problème, et elle a un appui textuel direct dans le « fī dhālika » (« dans cette période ») de Muslim 2643, cité plus haut. Le critère de la contradiction établie exige qu’aucune réconciliation connue ne dispose d’appui textuel : la condition n’est pas remplie.
La réconciliation reste coûteuse : elle force le sens naturel du « mithla dhālika » répété, surtout dans la version de Bukhārī qui ne porte pas « fī dhālika » (« dans cette période ») ; elle désavoue la compréhension opératoire du jumhūr pendant des siècles, l’édifice des 120 jours perdant son assise ; et elle est restée minoritaire, écartée par Ibn Ḥajar au nom du sens apparent des récits, jusqu’à ce que l’embryologie la rende attrayante.
Le juge corrige aussi deux points. Ce que les commentateurs rapportent comme un accord porte sur l’insufflation de l’âme au quatrième mois, et non sur la répartition des stades en trois quarantaines, qui reste la lecture dominante sans être un consensus ; le moment de la formation, lui, divise la tradition, et Ibn Taymiyya l’admet dès la deuxième quarantaine, contre les juristes qui la refusaient avant le quatre-vingt-unième jour. Et le hadith de Ḥudhayfa circule chez Muslim avec des variantes de délai (quarante, quarante-deux, « quarante et quelques » nuits), ce qui fragilise la précision du chiffre 42 dans les deux sens.
Cette tension a une conséquence pratique documentée : la divergence des écoles sur le délai licite d’avortement, quarante jours contre cent vingt, sort directement de la question de savoir quand l’âme est insufflée, donc de la lecture qu’on retient des deux hadiths. Les malikites font exception, en interdisant l’expulsion de ce qui s’est formé dans l’utérus même avant le quarantième jour.
Bilan : tension forte entre textes ṣaḥīḥ, résolue à coût élevé par une lecture minoritaire textuellement possible, soit B.
Ce qui renverserait ce verdict : l’établissement que la lecture des trois stades en quarante jours a été la compréhension opératoire du jumhūr, et non l’avis minoritaire qu’Ibn Ḥajar écarte ; en sens inverse, l’établissement que le « fī dhālika » de Muslim 2643 vise le lieu et non la durée, et que « mithla dhālika » ne peut être qu’un complément de temps, retirerait à la réconciliation tout appui textuel et ferait passer ce dossier en contradiction établie.
Tension non résolue.Défense : conciliation des variantes.
Les pièces du dossier · 4
- Bukhārī 3208vérifiée sur sunnah.com
- Muslim 2643texte via hadith-api
- Muslim 2645avérifiée sur sunnah.com
- Coran 46:15texte via alquran.cloud