3. L’eau jaillissante sortie d’entre les lombes et les côtes
Les textes.
Coran 86:6 : خُلِقَ مِن مَّآءٍ دَافِق « Il a été créé d’une eau jaillissante ».
Coran 86:7 : يَخْرُجُ مِنۢ بَيْنِ ٱلصُّلْبِ وَٱلتَّرَآئِب « Elle sort d’entre le ṣulb (la colonne, les lombes) et les tarāʾib (les os de la poitrine) ».
La contradiction.
Selon l’exégèse classique majoritaire (tarjīḥ d’al-Ṭabarī fondé sur l’usage poétique arabe, position aussi d’al-Qurṭubī et d’Ibn Kathīr), le ṣulb est le dos de l’homme et les tarāʾib la poitrine de la femme, emplacement du collier : l’eau fécondante des deux parents sortirait de la région dorsale de l’homme et thoracique de la femme.
Fait établi : les gamètes et le liquide séminal proviennent des testicules, des vésicules séminales, de la prostate et des ovaires ; rien ne sort à l’émission de la colonne ni de la poitrine, et le trajet de l’éjaculat ne passe pas entre colonne et côtes.
Le sens apparent reçu donne à l’eau fécondante une origine anatomique fausse.
La défense de la tradition.
La lecture classique n’est pas une défense mais l’objet de la charge, et elle est portée par un rang serré : Ibn Kathīr la donne d’Ibn ʿAbbās, صلب الرجل وترائب المرأة … لا يكون الولد إلا منهما « le dos de l’homme et la poitrine de la femme, l’enfant ne vient que des deux », puis ajoute qu’ont dit de même Saʿīd b. Jubayr, ʿIkrima, Qatāda et al-Suddī. al-Qurṭubī pose la même partition, والصلب من الرجل ، والترائب من المرأة « le ṣulb est de l’homme, et les tarāʾib de la femme ». al-Ṭabarī la retient au nom de l’usage attesté : والصواب من القول في ذلك عندنا، قول من قال: هو موضع القلادة من المرأة، حيث تقع عليه من صدرها؛ لأن ذلك هو المعروف في كلام العرب، وبه جاءت أشعارهم « et le juste, en cela, selon nous, est l’avis de qui a dit : c’est l’emplacement du collier chez la femme, là où il tombe sur sa poitrine, parce que c’est ce qui est connu dans la langue des Arabes et que leurs poèmes l’ont porté ». al-Shinqīṭī la tient encore dans Aḍwāʾ al-bayān (3/260) : المراد بالصلب صلب الرجل وهو ظهره، والمراد بالترائب ترائب المرأة، وهي موضع القلادة منها « ce qui est visé par le ṣulb est le dos de l’homme, et ce qui est visé par les tarāʾib sont celles de la femme, chez elle l’emplacement du collier ».
L’objection est ancienne, et c’est la tradition elle-même qui l’a consignée. al-Rāzī (Mafātīḥ al-Ghayb) la met au compte des mulḥidūn, « ceux qui rejettent la religion », et la rapporte en quatre branches : la troisième place le siège du sperme عند البيضتين « auprès des deux testicules », et la quatrième est celle de ce dossier, وإن كان المراد أن مخرج المني هناك فهو ضعيف، لأن الحس يدل على أنه ليس كذلك « et si l’on veut dire que la sortie du sperme est là, c’est faible, car la perception montre qu’il n’en va pas ainsi ». Sa réponse ne conteste aucun de ces points : elle déplace le verset de l’émission vers l’origine de la matière. لا شك أن أعظم الأعضاء معونة في توليد المني هو الدماغ « il n’est pas douteux que l’organe qui aide le plus à produire le sperme est le cerveau » ; la moelle épinière le supplée dans le ṣulb, ses ramifications descendent vers l’avant du corps, où sont les tarāʾib, فلهذا السبب خص الله تعالى هذين العضوين بالذكر « c’est pour cette raison qu’Allah a distingué ces deux organes par la mention ». al-Bayḍāwī reprend l’argument en abrégé dans Anwār al-tanzīl, jusqu’à sa conclusion : وهما أقرب إلى أوعية المني فلذلك خصا بالذكر « et ces deux-là sont les plus proches des réservoirs du sperme : c’est pour cela qu’ils ont été distingués par la mention ».
al-Qurṭubī en loge une variante dans son commentaire du verset, rapportée puis avalisée : وقيل : إن ماء الرجل ينزل من الدماغ ، ثم يجتمع في الأنثيين . وهذا لا يعارض قوله : من بين الصلب ; لأنه إن نزل من الدماغ ، فإنما يمر بين الصلب والترائب « et l’on a dit : l’eau de l’homme descend du cerveau, puis se rassemble dans les deux testicules ; et cela ne contredit pas ce qu’il dit, qu’elle sort d’entre le ṣulb, car si elle descend du cerveau, elle passe précisément entre le ṣulb et les tarāʾib ». Le verset ne nomme alors plus une source, mais un trajet. al-Ālūsī (Rūḥ al-maʿānī) reprend la page d’al-Rāzī et la conteste de l’intérieur : les ramifications invoquées, si elles existent, فهي أعصاب لا ذات تجاويف « sont des nerfs, non des conduits creux » ; il enregistre au passage une troisième issue, faire de ce qui est entre le ṣulb et les tarāʾib une désignation du corps entier.
Une autre voie abandonne la femme, et al-Rāzī la connaît déjà : وقال آخرون: إنه مخلوق من الماء الذي يخرج من صلب الرجل وترائبه « et d’autres ont dit : il est créé de l’eau qui sort du ṣulb de l’homme et de ses tarāʾib ». Deux arguments la portent, qu’il rapporte : le participe dāfiq (« jaillissante ») ne se dit que de l’eau de l’homme, et si le ṣulb était de l’un et les tarāʾib de l’autre, rien ne sortirait « d’entre » eux. Ibn al-Qayyim la choisit dans Iʿlām al-muwaqqiʿīn (1/302) et lui donne son appui coranique : فلا بد أن يكون ماء الرجل خارجا من بين هذين المختلفين، كما قال في اللبن يخرج: من بين فرث ودم « il faut donc que l’eau de l’homme sorte d’entre ces deux choses distinctes, comme il a dit du lait qu’il sort d’entre les excréments et le sang », renvoi à Coran 16:66. al-Saʿdī la préfère, ولعل هذا أولى « et peut-être celle-ci est-elle préférable », au motif que tarāʾib s’emploie de l’homme et que si la femme était visée le texte aurait dit « les seins » ; Ibn ʿUthaymīn va plus loin, donnant la partition classique pour une erreur (al-Liqāʾ al-shahrī, rencontre 45).
La version la plus forte est celle d’Ibn ʿĀshūr (al-Taḥrīr wa-l-tanwīr). Il écarte le trajet qu’al-Qurṭubī donnait, et pour une raison d’anatomie : وليس المعنى أنه يمر بين الصلب والترائب إذ لا يتصور ممر بين الصلب والترائب لأن الذي بينهما هو ما يحويه باطن الصدر والضلوع من قلب ورئتين « et le sens n’est pas qu’elle passe entre le ṣulb et les tarāʾib, car on ne peut concevoir de passage entre le ṣulb et les tarāʾib, ce qui est entre eux étant ce que l’intérieur de la poitrine et les côtes contiennent, cœur et poumons ». Il lit alors yakhruju (« elle sort ») comme le commencement d’un déplacement et non comme une émission, et fait porter le verset sur la formation de la matière : وأصل مادة كلا الماءين مادة دموية تنفصل عن الدماغ وتنزل في عرقين خلف الأذنين « et l’origine de la matière des deux eaux est une matière sanguine qui se sépare du cerveau et descend par deux vaisseaux derrière les oreilles », ceux de l’homme rejoignant la moelle puis les testicules, ceux de la femme le haut de la poitrine. Sa conclusion réclame le terrain scientifique : وهذا من الإعجاز العلمي في القرآن الذي لم يكن علم به للذين نزل بينهم « et ceci relève de l’inimitabilité (iʿjāz) scientifique du Coran, dont ceux parmi lesquels il fut révélé n’avaient pas connaissance ».
S’y ajoutent deux défenses contemporaines. IslamQA, fatwa arabe 118879, répond à la question scientifique par l’inimitabilité : les gonades embryonnaires se forment entre colonne et côtes avant de migrer, et leurs vaisseaux comme leurs nerfs continuent d’en venir. Le Sapience Institute, organisation d’apologétique, prend une autre route et propose trois lectures : le verset viserait le liquide séminal, dont l’essentiel provient des vésicules séminales et de la prostate, qu’il situe entre les lombes et les côtes ; ou l’enfant sortant de l’utérus ; ou le liquide émis entre les deux corps unis.
Le verdict.
Tension non résolue confirmée. La charge ne prête rien à la tradition : celle-ci a lu le verset comme un énoncé d’anatomie, puisqu’elle l’a défendu comme tel dès le 12e siècle, et la règle d’or est satisfaite au-delà du doute. Aucune des voies ouvertes n’atteint pourtant sa cible.
Les deux plus anciennes échouent sur le même point. Faire du verset le trajet d’une matière descendue du cerveau, comme al-Rāzī puis al-Qurṭubī, suppose une physiologie fausse : la semence ne descend pas de l’encéphale, et al-Ālūsī objectait déjà que les ramifications invoquées sont des nerfs et non des conduits. Ibn ʿĀshūr, qui écarte le trajet parce que le cœur et les poumons occupent l’espace, achète sa cohérence au même prix, sa formation de la matière partant elle aussi du cerveau.
La lecture de l’homme seul laisse le faux entier. L’eau fécondante ne sort pas davantage d’entre la colonne et les côtes d’un homme que de la poitrine d’une femme ; elle vient des testicules, des vésicules séminales et de la prostate, et son trajet ne traverse ni l’une ni l’autre région. Elle n’atteint les gonades pelviennes qu’en diluant « sortir d’entre » en « provenir du tronc », ce qui n’est plus lire le verset mais le paraphraser à distance. Le Sapience Institute lui donne une variante qui demande en outre que les tarāʾib soient les côtes basses, quand les lexicographes dont la tradition se réclame les placent entre la clavicule et le sein.
La défense embryologique échoue autrement : yakhruju (« elle sort »), au présent, décrit l’émission de l’eau, non l’organogenèse fœtale. Aucun des commentateurs qui ont affronté l’objection ne la porte : al-Rāzī, al-Bayḍāwī, al-Qurṭubī et Ibn ʿĀshūr répondent par la descente cérébrale, al-Ālūsī en discute le détail. Elle paraît au 20e siècle, quand l’embryologie la rend disponible.
La contradiction établie reste néanmoins exclue, et pour une raison de date : la lecture de l’homme seul circule déjà chez al-Rāzī, où elle répond à une question d’exégèse et non à l’objection scientifique, et elle dispose d’un appui interne au corpus, le parallèle de 16:66 qu’Ibn al-Qayyim invoque lui-même. Ce n’est pas une hypothèse forgée pour l’occasion.
Le coût de cette relecture, en revanche, se paie à découvert. Elle sacrifie le tafsīr qu’al-Ṭabarī, al-Qurṭubī et Ibn Kathīr ont tenu, et ses tenants le disent : Ibn ʿUthaymīn appelle erreur la partition reçue, Ibn ʿĀshūr déclare impensable le passage que le verset paraît décrire. La tradition n’est pas non plus derrière elle : al-Ālūsī la refuse, al-Shinqīṭī s’en tient au partage classique au 20e siècle, et Ibn al-Qayyim fait de même dans Tuḥfat al-mawdūd (p. 393), au motif qu’il s’accorde aux hadiths.
L’origine dorsale que donne le sens reçu n’a rien d’isolé : elle rejoint la doctrine que l’Antiquité tenait déjà, d’Alcméon de Crotone au corpus hippocratique, où la semence descend du cerveau par la moelle épinière. Le texte ne se trompe pas seul, il se trompe avec son époque, et ses défenseurs ont repris la même doctrine pour le sauver, d’al-Rāzī et al-Bayḍāwī jusqu’à Ibn ʿĀshūr.
Le terrain, enfin, est celui que la défense a choisi : Ibn ʿĀshūr et IslamQA réclament sur ce verset l’inimitabilité scientifique, et la vérification qu’ils appellent est celle qui les dément.
Ce qui renverserait ce verdict : l’établissement que le liquide fécondant sort, chez l’adulte, d’une région du corps située entre la colonne vertébrale et les os de la poitrine, ce qui rendrait aux lectures du trajet et de l’homme seul le statut de descriptions ; ou la production d’une lecture attestée avant que la question ne se pose et qui ne fasse porter le verset sur aucune localisation, auquel cas la relecture ne sacrifierait plus rien.
Tension non résolue.Défense : relecture lexicale.
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