6. La contagion niée et le lépreux à fuir
Les textes.
Bukhārī 5717 (ṣaḥīḥ, parallèles Bukhārī 5770 et Muslim 2220a) : لاَ عَدْوَى وَلاَ صَفَرَ وَلاَ هَامَةَ « Pas de contagion (ʿadwā), pas de ṣafar (les commentateurs y voient soit Ṣafar, deuxième mois du calendrier musulman, que l’Arabie préislamique tenait pour porteur de malheur au point d’y différer mariages et voyages, soit le ver du ventre qu’on croyait passer d’un homme à l’autre), pas de hāma (oiseau de mauvais augure lié au mort). »
Un bédouin objecte : فَمَا بَالُ إِبِلِي تَكُونُ فِي الرَّمْلِ كَأَنَّهَا الظِّبَاءُ فَيَأْتِي الْبَعِيرُ الأَجْرَبُ فَيَدْخُلُ بَيْنَهَا فَيُجْرِبُهَا « Qu’ont donc mes chameaux ? Ils sont dans le sable comme des gazelles, puis vient le chameau galeux, il se glisse parmi eux et les rend galeux » ; le Prophète répond : فَمَنْ أَعْدَى الأَوَّلَ « Alors qui a contaminé le premier ? »
Bukhārī 5707 (ṣaḥīḥ) joint les deux volets dans un même hadith : لاَ عَدْوَى وَلاَ طِيَرَةَ وَلاَ هَامَةَ وَلاَ صَفَرَ، وَفِرَّ مِنَ الْمَجْذُومِ كَمَا تَفِرُّ مِنَ الأَسَدِ « Pas de contagion, pas de ṭiyara (augure tiré du vol des oiseaux), pas de hāma, pas de ṣafar ; et fuis le lépreux comme tu fuis le lion. »
Muslim 2221a (ṣaḥīḥ) prescrit : لاَ يُورِدُ مُمْرِضٌ عَلَى مُصِحٍّ « Que celui dont les bêtes sont malades ne les mène pas chez celui dont les bêtes sont saines », puis consigne un épisode : Abū Hurayra, rapporteur des deux énoncés, cesse de transmettre « lā ʿadwā » (« pas de contagion ») et maintient l’autre ; son cousin al-Ḥārith b. Abī Dhubāb lui rappelle qu’il rapportait aussi le premier.
Abū Hurayra refuse d’en convenir, فَأَبَى أَبُو هُرَيْرَةَ أَنْ يَعْرِفَ ذَلِكَ se fâche et dit une phrase en éthiopien, فَرَطَنَ بِالْحَبَشِيَّةِ qu’il traduit lui-même : قُلْتُ أَبَيْتُ « j’ai dit : je refuse » ; Abū Salama conclut : فَلاَ أَدْرِي أَنَسِيَ أَبُو هُرَيْرَةَ أَوْ نَسَخَ أَحَدُ الْقَوْلَيْنِ الآخَرَ « je ne sais si Abū Hurayra a oublié, ou si l’un des deux énoncés a abrogé l’autre. »
Le parallèle Bukhārī 5771 ajoute, du même Abū Salama : فَمَا رَأَيْتُهُ نَسِيَ حَدِيثًا غَيْرَهُ « je ne l’ai vu oublier aucun hadith hormis celui-là ».
La contradiction.
Quatre branches, dont la dernière vient du corpus lui-même.
Le corpus nie la contagion comme énoncé de fait et prescrit, jusque dans le même hadith (Bukhārī 5707), les conduites qui n’ont de sens que si elle est réelle : fuir le lépreux, isoler les bêtes malades, et ailleurs la quarantaine contre la peste (Muslim 2219 : ne pas entrer dans une terre frappée, ne pas en sortir pour la fuir).
L’argument avancé à l’appui de la négation, « qui a contaminé le premier ? », récuse la chaîne causale elle-même et vaudrait contre toute transmission, décrétée ou non ; le Prophète ne corrige pas la compréhension factuelle du bédouin, il la combat par un argument.
Fait établi : la contagion existe. La gale cameline se transmet par simple contact, l’acarien Sarcoptes passant d’une bête à l’autre, et la lèpre se transmet elle aussi, lentement et par contact prolongé (Nat Rev Dis Primers, 2024, PubMed 39609422).
Le cercle le plus proche de la source a traité les deux énoncés comme incompatibles : Abū Hurayra, qui rapportait les deux, cesse de transmettre « lā ʿadwā », nie l’avoir transmis, se fâche, et son disciple Abū Salama ne s’offre que deux issues, l’oubli ou l’abrogation.
Lue comme énoncé de fait, la négation est fausse ; et le corpus consigne lui-même et les conduites qui la démentent, et l’embarras de ceux qui la transmettaient.
La défense de la tradition.
Sa meilleure version est ancienne et nommée. al-Nawawī la donne pour celle de la majorité des savants et pour la seule qu’il faille adopter (Sharḥ Ṣaḥīḥ Muslim, tome 14, pages 213 et 214) : les deux énoncés sont authentiques et doivent être tenus ensemble ; « lā ʿadwā » nie ce que l’Arabie préislamique croyait, que la maladie et l’infirmité contaminent par leur nature propre et non par l’acte d’Allah, tandis que l’interdiction de mener les bêtes malades chez les saines enseigne à se garder de ce à l’occasion de quoi le dommage survient d’ordinaire, par l’acte d’Allah et Son décret. Le premier énoncé nie la contagion par nature, il ne nie pas que le mal survienne alors par le décret d’Allah.
al-Bayhaqī tenait déjà cette voie. Dans le passage qu’Ibn Ḥajar reprend (Fatḥ al-Bārī, tome 10, page 161), al-Bayhaqī cite d’abord al-Shāfiʿī, puis écrit pour son compte que ceux qui connaissent la médecine et l’expérience tiennent la lèpre et le vitiligo pour se transmettre souvent au conjoint. Il ajoute que la négation prophétique porte sur la manière dont on se représentait la chose avant l’islam, من إضافة الفعل إلى غير الله تعالى « l’attribution de l’acte à autre qu’Allah » : Allah peut, par Sa volonté, faire du contact avec le malade la cause du mal, et c’est pourquoi il a été dit de fuir le lépreux, de ne pas mener les bêtes malades chez les saines, de ne pas entrer dans la terre où la peste est tombée. Ibn al-Ṣalāḥ a pris cette voie, et un groupe avant lui.
La forme contemporaine de cette lecture est la même : la synthèse de l’ICRAA sur la négation de la contagion et IslamQA, fatwa arabe 45694, citant Ibn ʿUthaymīn (Sharḥ Kitāb al-Tawḥīd), tiennent que la négation vise la contagion telle que la concevait la jāhiliyya, force agissant d’elle-même, sans Allah ; que la transmission existe, mais par Sa volonté et Son décret ; et que fuir le lépreux ou séparer les troupeaux relève de la fermeture des causes, prendre garde aux moyens sans attribuer l’effet aux moyens eux-mêmes.
L’ICRAA appuie cette lecture sur une variante hors des deux Ṣaḥīḥ (Musnad Aḥmad 8343) : « rien ne contamine rien », répété trois fois, entendu comme « rien ne contamine rien par soi-même », et lit la réplique du premier chameau comme une pointe rhétorique, Allah ayant créé la maladie chez le premier comme chez les suivants.
Ibn Ḥajar donne à cette réplique une forme plus serrée (Fatḥ al-Bārī, tome 10, page 242). D’où venait la gale du chameau qui a contaminé ? D’un autre chameau, et la série ne s’arrête nulle part ; d’une autre cause, et il faut la nommer ; ou de celui-là même qui l’a donnée au second, et c’est le Créateur. Ainsi lue, la réplique ne nie pas que les bêtes tombent malades au contact les unes des autres : elle nie que le contact soit ce qui produit le mal. Abū al-ʿAbbās al-Qurṭubī, dans son Mufhim, range l’erreur du bédouin avec celle des naturalistes, puis des muʿtazilites, qui concluaient tous de la constance observée que les choses agissent les unes sur les autres par elles-mêmes : les sens, écrit-il, saisissent qu’une chose survient quand une autre survient, non qu’elle la produise.
S’y ajoute un marqueur contextuel réel : la négation vient toujours en série avec la ṭiyara, la hāma, le ṣafar, la ghūl (Muslim 2222a : لاَ عَدْوَى وَلاَ طِيَرَةَ وَلاَ غُولَ « pas de contagion, pas de ṭiyara, pas de ghūl (démon des solitudes) »), toutes croyances de la jāhiliyya, ce qui tire la ʿadwā du côté de ce que la prédication est venue défaire.
Ibn Ḥajar recense du reste six voies de conciliation, qui ne s’accordent pas entre elles.
Fuir le lépreux par égard pour lui, que la vue d’un bien-portant afflige ;
deux auditoires distincts : l’ordre de fuir s’adresse à qui ne saurait écarter de lui-même la croyance en la contagion, quand l’exemple contraire du Prophète, qui mange avec un lépreux, vaut pour qui le peut ;
le takhṣīṣ d’al-Bāqillānī, rapporté aussi par Ibn Baṭṭāl : la contagion de la lèpre et de ses semblables est soustraite à la généralité de la négation, donc réelle ;
la voie d’Ibn Qutayba : l’ordre de fuir ne relève pas de la ʿadwā mais d’un fait naturel, le passage du mal par le contact prolongé et par l’odeur ;
la lecture occasionaliste d’al-Shāfiʿī et d’al-Bayhaqī, exposée ci-dessus, que les contemporains ont reprise ;
la négation totale d’Abū ʿUbayd, l’ordre de fuir n’étant que fermeture de la porte (sadd al-dharīʿa), de peur que le bien-portant tombé malade par décret n’impute son mal à la contagion.
À ces six voies s’ajoute l’abrogation d’un énoncé par l’autre, qu’Abū Salama formule déjà dans Muslim 2221a. Ibn Ḥajar et al-Nawawī la refusent tous deux : on ne conclut à l’abrogation ni sur une simple possibilité, ni quand la conciliation reste ouverte, ni sans savoir laquelle des deux paroles est venue la seconde.
Une voie enfin s’en prend à la pièce. Ibn Ḥajar rapporte qu’un groupe a tenu « fuis le lépreux comme tu fuis le lion » pour un rapport isolé et écarté, ʿĀʾisha ayant nié que le Prophète l’eût dit et gardé chez elle un affranchi atteint du mal, qui mangeait dans ses plats, buvait dans ses coupes et dormait dans son lit. Ibn Ḥajar refuse cette voie pour la même raison qu’il refuse l’abrogation : on ne trie entre des rapports que si la conciliation est impossible, et elle ne l’est pas.
Le verdict.
La tension non résolue est confirmée. Le statut d’énoncé de fait n’est pas une projection de la charge : le bédouin l’a compris ainsi, et la réponse prophétique ne rectifie pas le sens, elle argumente sur le fait. Ibn Ḥajar l’écrit pour son compte (Fatḥ al-Bārī, tome 10, page 241) : ce que le Législateur a nié et aboli, c’est la croyance que le malade, entrant chez les bien-portants, les rend malades. La règle d’or est donc respectée. Et la charge ne tient pas au seul Bukhārī 5707, où la contradiction se voit d’un coup d’œil : elle tiendrait encore si l’on écartait celui-là, puisque Muslim 2221a porte les deux énoncés du même rapporteur, et Muslim 2219 la quarantaine contre la peste.
La contradiction établie est en revanche exclue : la série des superstitions niées est un marqueur contextuel réel, la lecture qui met la négation au compte des causes et non du fait est ancienne et nommée (al-Shāfiʿī, al-Bayhaqī, Ibn al-Ṣalāḥ), et le corpus organise lui-même la prophylaxie qu’il faudrait censément nier, ce qui interdit de lui prêter la négation du fait de transmission qu’il gère par ailleurs ; une réconciliation textuellement possible existe.
Son coût est triple, et lourd. D’abord, la restriction est sans marqueur dans l’énoncé nié : « lā ʿadwā » est nu, quand la série qui l’entoure nomme une à une les croyances qu’elle écarte. Ce que la restriction ajoute ne vient donc pas du mot, mais d’une thèse générale sur les causes : rien de créé n’agit par soi. Cette thèse vaut du feu qui brûle comme du chameau qui donne la gale, et l’énoncé, lui, ne nie que la contagion. Le bédouin ne parle pas d’un mauvais sort : il parle de chameaux sains qui deviennent galeux au contact d’un galeux, et personne ne lui répond qu’il confond deux choses.
Ensuite, « man aʿdā l-awwal » (« qui donc a contaminé le premier ? ») ne fait pas le travail qu’on lui demande. La branche qu’Ibn Ḥajar laisse ouverte, une autre cause qu’il faudrait nommer, est justement celle qu’un lecteur d’aujourd’hui remplit sans peine : le premier chameau a pris la gale autrement que d’un chameau. La réplique établit alors que le contact n’est pas l’origine première du mal ; elle n’établit pas qu’il ne le transmette pas, et c’était la seule chose que le bédouin avançait. La scène ne lui accorde d’ailleurs pas ce point : elle lui donne tort.
Enfin, la gêne d’Abū Hurayra reçoit des réponses, et la première porte. al-Nawawī observe qu’un rapporteur qui oublie ce qu’il a rapporté n’entame pas l’authenticité du rapport, et que « lā ʿadwā » est établi par d’autres Compagnons que lui, Jābir b. ʿAbd Allāh, Ibn ʿUmar, Anas et al-Sāʾib b. Yazīd. La charge ne tient pas davantage l’énoncé pour inauthentique : ce qu’elle relève est la manière dont l’entourage immédiat a lu les deux paroles ensemble. Là, les réponses ne couvrent plus ce que les récits rapportent. Abū al-ʿAbbās al-Qurṭubī propose qu’Abū Hurayra ait tu l’un des deux énoncés devant qui les aurait crus contradictoires, et qu’il les rapportait tous deux quand ce risque était écarté ; mais les récits ne disent pas qu’il se soit tu. Ils disent qu’il a refusé de reconnaître avoir transmis « lā ʿadwā », qu’il s’est fâché, et qu’il a répondu à son cousin dans une langue que celui-ci ne comprenait pas. Ibn Ḥajar concède du reste qu’Abū Salama, qui l’entendait, tenait les deux énoncés pour entièrement contraires.
Les six voies ne se laissent pas davantage tenir ensemble. Le takhṣīṣ d’al-Bāqillānī affirme la contagion réelle de la lèpre que la voie d’Abū ʿUbayd refuse, et Abū ʿUbayd juge que lire l’ordre de fuir comme une précaution contre le mal lui-même est la pire chose qu’on ait fait dire à ce hadith, puisque c’est établir la contagion que le Législateur a niée. Aucune conciliation ne s’impose donc par le texte.
Bilan : volet interne parmi les plus solides de la section, défense textuellement possible mais sans marqueur dans l’énoncé, qui plaide sans convaincre : B.
Ce qui renverserait ce verdict : l’attestation que « ʿadwā » désignait, dans l’usage du premier auditoire, la seule croyance au mauvais sort attaché au contagieux, et non le passage observable d’une maladie d’un corps à un autre. La restriction cesserait d’être posée après coup sur un mot nu, elle deviendrait le sens du mot, et la série des superstitions niées la porterait d’elle-même ; il resterait alors à rendre compte de la réplique faite au bédouin, qui lui répond sur le fait qu’il invoque, et du refus d’Abū Hurayra de reconnaître l’énoncé qu’il avait transmis.
Tension non résolue.Défense : distinction conceptuelle.
Les pièces du dossier · 8
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