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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Biologie, embryologie, médecine prophétique

Cote 21/81

8. Soixante coudées : la difficulté qu’Ibn Ḥajar n’a pas su lever

Ibn Ḥajar, auteur du commentaire le plus autorisé jamais écrit sur le recueil le plus autorisé du sunnisme, a examiné ce hadith, soulevé lui-même l’objection des demeures de Thamūd, et conclu : « il ne m’est pas apparu à ce jour de quoi lever cette difficulté ». Voici le dossier qu’il n’a pas fermé.

Les textes.

Le hadith de Bukhārī 3326, avec parallèle chez Muslim 2841, tous deux ṣaḥīḥ, énonce : خَلَقَ اللَّهُ آدَمَ وَطُولُهُ سِتُّونَ ذِرَاعًا … فَكُلُّ مَنْ يَدْخُلُ الْجَنَّةَ عَلَى صُورَةِ آدَمَ، فَلَمْ يَزَلِ الْخَلْقُ يَنْقُصُ حَتَّى الآنَ (« Allah créa Ādam, sa taille étant de soixante coudées … Quiconque entrera au Paradis sera selon la forme d’Ādam, et la création n’a cessé de diminuer jusqu’à maintenant »). Soixante coudées représentent environ 27 à 30 mètres, et la clause finale (fa-lam yazal al-khalq yanquṣ ḥattā al-ān, « la création n’a cessé de diminuer jusqu’à maintenant ») appartient au texte des deux recueils.

S’y ajoute, dans le même chapitre, la description des premiers entrants au Paradis, Bukhārī 3327 (ṣaḥīḥ, parallèle Muslim 2834c) : عَلَى خَلْقِ رَجُلٍ وَاحِدٍ عَلَى صُورَةِ أَبِيهِمْ آدَمَ، سِتُّونَ ذِرَاعًا فِي السَّمَاءِ (« selon la constitution d’un seul homme, selon la forme de leur père Ādam, soixante coudées en hauteur »). Le mot rendu ici par « en hauteur », samāʾ, dit aussi le ciel, et la clause se traduit également « soixante coudées dans le ciel » ; les commentateurs qui la glosent y lisent la hauteur, et c’est la lecture retenue ici, pour la raison donnée plus bas.

La contradiction.
P1

Ādam fut créé avec une taille de soixante coudées.

P2

La stature humaine a décru continûment, génération après génération, d’Ādam jusqu’à l’époque du Prophète, la clause « jusqu’à maintenant » interdisant de reléguer cette décroissance à une préhistoire inaccessible.

P3

Fait établi : le registre squelettique humain sur plus de 300 000 ans montre des statures comprises entre environ 1,4 et 1,9 mètre, sans aucune décroissance continue : les variations documentées, baisse au Néolithique puis hausse depuis 150 ans, sont de l’ordre du décimètre ; les vestiges des civilisations anciennes (portes, lits, sarcophages, armures) sont aux proportions humaines actuelles.

donc

La conjonction de P1 et P2 est incompatible avec P3.

Hors du socle de la charge : la loi carré-cube condamnerait de surcroît la viabilité d’un bipède de morphologie humaine de 27 mètres, mais l’audit ne s’appuie pas sur cette pièce. Opposer la biomécanique à un corps créé hors des régularités naturelles appellerait la réplique du miracle, tandis que le registre squelettique porte sur la descendance ordinaire d’Ādam, celle-là même que le hadith fait décroître dans l’histoire.

La défense de la tradition.

Ibn Ḥajar, dans le Fatḥ al-Bārī, tome 6, page 367, expose la lecture reçue et n’en vient pas à bout. Il glose la clause par une suite de générations : أي أن كل قرن يكون نشأته في الطول أقصر من القرن الذي قبله، فانتهى تناقص الطول إلى هذه الأمة، واستقر الأمر على ذلك « c’est-à-dire que chaque siècle naît d’une taille plus courte que le siècle qui l’a précédé, la décroissance de la taille s’arrêtant à cette communauté, où la chose s’est fixée ». Puis il oppose à sa propre glose les vestiges des nations passées : ويشكل على هذا ما يوجد الآن من آثار الأمم السالفة كديار ثمود فإن مساكنهم تدل على أن قاماتهم لم تكن مفرطة الطول « ce que l’on trouve aujourd’hui des vestiges des nations passées, comme les demeures de Thamūd, fait ici difficulté, car leurs habitations indiquent que leurs statures n’étaient pas démesurées ». Et il achève sur l’aveu resté célèbre : ولم يظهر لي إلى الآن ما يزيل هذا الإشكال « il ne m’est pas apparu à ce jour de quoi lever cette difficulté ».

La version la plus forte de la défense ne vient pas de là. Ibn Baṭṭāl (mort en 1057), commentateur andalou du Ṣaḥīḥ d’al-Bukhārī, ne fait pas de la clause une série de statures : il la rapporte au verset 95:4-5, « Nous avons certes créé l’homme dans la plus belle stature, puis Nous l’avons ramené au plus bas des plus bas », et lui donne une portée cosmologique, ووجه الحكمة في ذلك أن الله تعالى خلق العالم بما فيه دالا على خالق حكيم، وجعل في حركات ما خلق دليلا على فناء هذا العالم وبطلانه، خلافا للدهرية التي تعبد الدهر وتزعم أنه لا يفنى، فأبقى الله هذا النقص دلالة على بطلان قولهم؛ لأنه إذا جاز النقص في البعض، جاز الفناء في الكل « la sagesse en cela est qu’Allah a créé le monde et ce qu’il contient comme une indication d’un créateur sage, et a mis dans les mouvements de ce qu’il a créé une preuve que ce monde périra et s’abolira, contre ceux qui adorent le temps et prétendent qu’il ne périt pas ; Allah a donc laissé subsister cette diminution comme preuve de la fausseté de leur parole, car si la diminution est possible dans la partie, l’anéantissement l’est dans le tout ».

Ainsi entendue, la clause ne mesure plus des générations : elle nomme le déclin d’un monde périssable, et le hadith cesse d’affirmer la décroissance staturale continue que P2 lui fait dire. L’appui est textuel et double. La lettre d’abord, al-khalq yanquṣ, « la création diminue », qui ne porte aucun complément de taille ; le verset ensuite, qui dit la déchéance de l’homme sans chiffrer sa stature. La lecture précède de neuf siècles l’objection moderne, et elle a circulé : Ibn al-Mulaqqin la reprend mot pour mot dans al-Tawḍīḥ, tome 29, page 14, al-Kirmānī la rapporte avec sa conclusion sur la fin du monde, al-Qasṭallānī en retient le rapprochement avec le verset.

Une seconde voie répond à Ibn Ḥajar sur son propre terrain. Al-Ṣanʿānī (mort en 1768), dans al-Tanwīr, tome 5, page 498, cite l’aveu, puis lui refuse le taux constant que son raisonnement suppose : ليس في الحديث دلالة على أنها تنقص تدريجا كل زمان مقدارا معينا « il n’y a pas dans le hadith d’indication qu’elle [la taille] diminue graduellement, d’une quantité déterminée à chaque époque ». L’essentiel de la décroissance aurait pu être ancien et le reste imperceptible ; les demeures de Thamūd cessent alors de faire objection.

Une troisième lecture classique loge les soixante coudées au Paradis. Abū al-ʿAbbās al-Qurṭubī (mort en 1258), commentateur du Ṣaḥīḥ de Muslim, à distinguer de l’exégète homonyme, range le hadith dans al-Mufhim, tome 7, page 182, au chapitre de la beauté, de la taille et de la jeunesse des gens du Paradis : Allah y rend les élus à la constitution de leur origine, qui est Ādam, et les soixante coudées mesurent cette stature-là. Sa portée s’arrête vite : à la page suivante, le même auteur maintient que ثم لم يزل خلق ولده وطولهم ينقص، كما جاء في الرواية الأخرى « la création des enfants d’Ādam et leur taille n’ont ensuite cessé de diminuer, comme le porte l’autre version ».

La doctrine contemporaine ne suit aucune des trois jusqu’au bout. IslamQA (n. 20612 et fatwa arabe 22058) tient le hadith pour littéralement vrai au nom de la toute-puissance divine et de la primauté de la foi au ghayb sur l’objection matérielle. Sa fatwa arabe 424189 cite Ibn Baṭṭāl et al-Kirmānī pour desserrer la clause de décroissance, qui viserait tout manque atteignant l’homme et non la seule taille, retient d’al-Muʿallimī que la stature d’Ādam fut réduite d’un coup lors de la descente sur terre, maintient que les soixante coudées sont un fait à croire, et écrit n’avoir trouvé aucun savant ni commentateur affirmant que cette taille aurait été celle d’Ādam au Paradis seulement.

On pourrait vouloir loger les soixante coudées au ciel, en s’appuyant sur la clause de Bukhārī 3327. Cette porte est fermée par ceux-là mêmes qui glosent la clause, qui y lisent une élévation et non un lieu. Ibn Ḥajar, à la page de son aveu : أي في العلو والارتفاع « c’est-à-dire en hauteur et en élévation » ; al-Suyūṭī reprend la même glose ; Abū al-ʿAbbās al-Qurṭubī écrit وكل ما علاك فهو سماء « et tout ce qui te surplombe est un ciel ». La phrase décrit du reste les premiers entrants du Paradis sur la forme de leur père, non Ādam séjournant au ciel.

Le verdict.

La charge tient sur toutes ses pièces. Le texte et le grade des deux hadiths sont établis ; la clause ḥattā al-ān, « jusqu’à maintenant », appartient au texte des deux recueils ; et l’aveu d’Ibn Ḥajar reste entier, parce qu’il porte sur sa propre lecture du hadith qu’il commente, explicitement staturale et générationnelle. La règle d’or est donc respectée : P2 n’est pas une lecture que la charge prête à la tradition, c’est celle que le commentateur le plus autorisé du recueil a tenue, et c’est lui qui a produit contre elle l’objection archéologique avant de la laisser sans réponse.

La contradiction établie n’est pas due pour autant. Elle est réservée aux charges qu’aucune réconciliation connue ne résout sans forcer le sens apparent, sans recourir à une hypothèse ad hoc dépourvue d’appui textuel, ou sans déplacer le problème, et il en existe une ici : la lecture d’Ibn Baṭṭāl ne force aucun mot du hadith, elle s’appuie sur ce que la lettre ne dit pas et sur un verset du corpus, elle est classique, antérieure de neuf siècles au problème, et relayée par les commentateurs des siècles suivants. Sous cette lecture, P2 tombe, et le registre squelettique n’a plus rien à démentir : il ne reste que la stature d’un premier homme créé hors des régularités naturelles, sur laquelle le socle de la charge, qui porte sur la descendance ordinaire, n’a pas de prise.

La réconciliation coûte cher, et c’est ce qui la tient en deçà de l’objection écartée. Elle demande d’abandonner le sens que la tradition a lu elle-même, et ceux qui la relaient ne l’abandonnent pas : al-Kirmānī fait précéder le rapprochement d’Ibn Baṭṭāl de la glose « il diminue, c’est-à-dire sa taille » ; al-Qasṭallānī écrit que la création n’a cessé de diminuer « de sa taille et de sa beauté », et rend aux élus « la beauté et la haute taille » de leur père. Le rapprochement avec 95:4-5 circule donc à côté de la lecture staturale, jamais à sa place, et aucun commentateur nommé ne le tient seul. La doctrine contemporaine, de son côté, garde les soixante coudées comme un fait à croire. Le prix à payer est donc la lecture reçue elle-même.

Sur les demeures de Thamūd, l’audit ne s’appuie pas sur les tombeaux monumentaux visibles aujourd’hui à Madāʾin Ṣāliḥ, qui sont nabatéens, datés par leurs inscriptions entre le premier siècle avant notre ère et l’an 74 de notre ère : l’embarras interne suffit, car c’est Ibn Ḥajar lui-même qui a opposé au hadith les demeures qu’il tenait pour celles de Thamūd et les a jugées aux dimensions ordinaires, et le corpus fixe ces demeures dans l’horizon du Prophète (15:80-82, les gens d’al-Ḥijr taillant leurs demeures dans les montagnes ; Bukhārī 3379, la halte du Prophète sur la terre de Thamūd, al-Ḥijr). Ibn Ḥajar avait du reste considéré et écarté l’échappatoire d’une décroissance achevée avant l’histoire, Thamūd étant plus proche d’Ādam que de nous ; et la défense fidéiste ne résout rien, elle refuse l’instruction.

Bilan : une réconciliation classique existe, son appui est dans le texte, et elle coûte à la tradition la lecture que ses commentateurs ont tenue et sur laquelle Ibn Ḥajar a buté, soit B.

Ce qui renverserait ce verdict : du côté du fait, un registre fossile ou squelettique attestant une décroissance continue des statures humaines depuis une origine géante. Du côté des lectures, l’établissement qu’un commentateur nommé tient la lecture d’Ibn Baṭṭāl seule, sans la glose staturale qui l’accompagne chez al-Kirmānī et chez al-Qasṭallānī, ferait de cette charge une objection écartée ; en sens inverse, l’établissement qu’aucune recension du hadith ne laisse al-khalq yanquṣ, « la création diminue », sans un complément de taille retirerait à cette lecture son appui textuel, et la contradiction établie serait la qualification due.

Tension non résolue.Défense : relecture lexicale.

Les pièces du dossier · 7