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Croire sur parole pièces

Deuxième partie : les tensions non résolues (B) · Christologie, Écritures antérieures, signes

Cote 42/81

5. La fente de la lune : événement public sans aucune trace documentaire

Le dossier tient en une mise en regard : un événement céleste public est revendiqué comme preuve (article 9 de la charte), et les annales astronomiques qui consignent éclipses et comètes pour la même époque n’en portent aucune trace.

Les textes.

54:1 : ٱقْتَرَبَتِ ٱلسَّاعَةُ وَٱنشَقَّ ٱلْقَمَر « l’Heure s’est approchée et la lune s’est fendue ».

54:2 : وَإِن يَرَوْا۟ ءَايَةً يُعْرِضُوا۟ وَيَقُولُوا۟ سِحْرٌ مُّسْتَمِر « et s’ils voient un signe, ils se détournent et disent : magie continuelle ».

Bukhārī 3636 (ṣaḥīḥ) avec son bāb : بَابُ سُؤَالِ الْمُشْرِكِينَ أَنْ يُرِيَهُمُ النَّبِيُّ صَلَّى اللَّهُ عَلَيْهِ وَسَلَّمَ آيَةً فَأَرَاهُمُ انْشِقَاقَ الْقَمَرِ « les polythéistes demandèrent au Prophète de leur montrer un signe, et il leur montra la fente de la lune » ; matn d’Ibn Masʿūd : انْشَقَّ الْقَمَرُ عَلَى عَهْدِ رَسُولِ اللَّهِ صلى الله عليه وسلم شِقَّتَيْنِ فَقَالَ النَّبِيُّ صلى الله عليه وسلم اشْهَدُوا « la lune se fendit en deux moitiés du temps du Messager d’Allah, et le Prophète dit : soyez témoins ».

Bukhārī 3868 (ṣaḥīḥ, Anas) : les Mecquois virent les deux moitiés, حَتَّى رَأَوْا حِرَاءً بَيْنَهُمَا « au point qu’ils virent [le mont] Ḥirāʾ entre elles ».

Muslim 2800a (ṣaḥīḥ) : même matn qu’Ibn Masʿūd.

En face, un fait établi au-delà du doute raisonnable : aucun phénomène de ce type n’est consigné dans aucune annale contemporaine (traités astronomiques des histoires officielles chinoises Sui et Tang, chroniques byzantines et syriaques, sources persanes et indiennes), alors que ces cultures consignaient éclipses, comètes et prodiges célestes à la même période ; aucune trace physique n’existe (la NASA dément toute preuve d’une lune fendue puis ressoudée), et l’unique attestation extra-islamique alléguée (la légende indienne de Cheraman Perumal) est une fiction des 12e-14e siècles.

La contradiction.
P1

Au sens que fixe l’exégèse dominante, celle d’al-Ṭabarī puis d’Ibn Kathīr, qui tient les hadiths pour mutawātir, la lune s’est physiquement fendue à l’époque du Prophète, vers 613-617.

P2

L’événement fut public et probatoire : montré aux polythéistes sur leur demande, les deux moitiés encadrant Ḥirāʾ, avec l’injonction « soyez témoins », et 54:2 le qualifie de signe vu par les dénégateurs.

P3

Un phénomène lunaire spectaculaire, par nature observable de tout l’hémisphère nocturne, n’a laissé aucune trace documentaire ni physique.

donc

Le caractère public et probatoire affirmé par P1 et P2 est incompatible avec l’invisibilité totale de l’événement pour le reste de l’humanité.

La défense de la tradition.

L’objection du silence documentaire est ancienne, et c’est la tradition qui la formule la première. Al-Khaṭṭābī (mort en 998), que rapporte Ibn Ḥajar (Fatḥ al-Bārī, 7/185), la pose dans les termes mêmes de la charge : فلو كان لذلك أصل لخلد في كتب أهل التسيير والتنجيم، إذ لا يجوز إطباقهم على تركه وإغفاله مع جلالة شأنه ووضوح أمره « si la chose avait un fondement, elle aurait été consignée à jamais dans les livres des astronomes et des astrologues, car il ne se peut pas qu’ils se soient tous accordés à la laisser et à la négliger, avec la grandeur de son objet et l’évidence de son cas ». Cinq réponses lui sont faites :

a

La nuit. Al-Zajjāj (mort en 923), qu’Ibn Ḥajar cite au même endroit : فجوابه أن ذلك وقع ليلا وأكثر الناس نيام، والأبواب مغلقة، وقل من يراصد السماء إلا النادر « la réponse est que cela survint de nuit, la plupart des gens dormant, les portes closes, et rares sont ceux qui guettent le ciel, hormis l’exception ». Il y joint une visibilité inégale : ويحتمل أن يكون القمر ليلتئذ كان في بعض المنازل التي تظهر لبعض أهل الآفاق دون بعض كما يظهر الكسوف لقوم دون قوم « il se peut que la lune fût cette nuit-là dans l’une des stations qui paraissent à certains horizons et non à d’autres, comme l’éclipse paraît à un peuple et non à un autre ». Al-Qurṭubī ramasse l’argument en une clause : ولا يلزم أن يستوي الناس فيها لأنها كانت آية ليلية « il ne s’ensuit pas que les hommes y soient égaux, car c’était un signe nocturne ». Al-Qāḍī ʿIyāḍ (al-Shifāʾ, 1/283) porte les mêmes raisons et y joint le retournement du silence : il n’est rapporté d’aucun peuple de la terre qu’on ait guetté la lune cette nuit-là sans la voir se fendre.

b

La brièveté. Al-Khaṭṭābī ferme lui-même l’objection qu’il a ouverte : ولعل ذلك إنما كان في قدر اللحظة التي هي مدرك البصر « et peut-être cela ne dura-t-il que le temps d’un regard ». Ibn ʿAbd al-Barr (mort en 1071) l’affirme sans réserve, وأيضا فإن زمن الانشقاق لم يطل « et puis le temps de la fente ne fut pas long », et Ibn Ḥajar tire la même conclusion des rapports eux-mêmes : والذي يقتضيه غالب الروايات أن الانشقاق كان قرب غروبه « ce qu’exige la plupart des versions est que la fente eut lieu près du coucher de la lune ».

c

La charge de la preuve, qu’Ibn Ḥajar énonce pour son compte (Fatḥ al-Bārī, 7/186) et qu’il adresse nommément aux astrologues : فجوابه أنه لم ينقل عن أحد منهم أنه نفاه، وهذا كاف، فإن الحجة فيمن أثبت لا فيمن يوجد عنه صريح النفي « la réponse est qu’il n’est rapporté d’aucun d’eux qu’il l’ait niée, et cela suffit, car la preuve est du côté de qui affirme, non de celui dont on trouve la négation expresse ».

d

Le motif du silence, chez al-Rāzī (Mafātīḥ al-Ghayb sur 54:1) : وأما المؤرخون فتركوه، لأن التواريخ في أكثر الأمر يستعملها المنجم، وهو لما وقع الأمر قالوا: بأنه مثل خسوف القمر، وظهور شيء في الجو على شكل نصف القمر في موضع آخر فتركوا حكايته في تواريخهم « quant aux chroniqueurs, ils l’ont laissée de côté, parce que les chroniques servent surtout à l’astrologue, et que, la chose survenue, ils ont dit que c’était comme une éclipse de lune, ou l’apparition dans l’air, ailleurs, de quelque chose en forme de demi-lune ; ils ont donc renoncé à la consigner dans leurs chroniques ».

e

Un témoignage extérieur positif. Ibn ʿAbd al-Barr rapporte que les Mecquois envoyèrent aux horizons : فجاءت السفار وأخبروا بأنهم عاينوا ذلك « les voyageurs vinrent et rapportèrent qu’ils l’avaient vu de leurs yeux ». Le récit ne figure dans aucun des deux Ṣaḥīḥ ; Ibn Ḥajar le donne pour rattaché dans le Musnad d’al-Ṭayālisī, par une chaîne qui remonte à Ibn Masʿūd.

L’apologétique contemporaine ajoute les fuseaux horaires, la lacunarité des archives du 7e siècle, et le parallèle de la supernova de 1054, visible des mois et consignée dans moins d’une dizaine de sources. Deux pièces sont instruites et rejetées des deux côtés : la « preuve » de la rille lunaire attribuée à la NASA (démentie explicitement, la rille est une faille ordinaire) et la conversion du roi du Malabar, récit que l’historien Sebastian Prange tient pour une composition des 12e-14e siècles.

La version consolidée de la défense : les textes n’affirment ni durée, ni observation mondiale, ni permanence de la trace ; un prodige momentané, unique, sans précédent conceptuel, pouvait n’être ni vu par un observateur professionnel éveillé, ni cru, ni transmis, ni conservé ; et nul ne rapporte avoir observé la lune intacte cette nuit-là : il n’existe aucun contre-témoignage positif, seulement une absence.

Le verdict.

Tension non résolue. Le sens apparent attaqué est bien celui de la tradition : les hadiths sont multi-chaînes dans les deux Ṣaḥīḥ, al-Ṭabarī et Ibn Kathīr lisent la fente comme un événement passé, et la règle d’or est satisfaite.

Il n’y a pas pour autant d’ijmāʿ, et Ibn Ḥajar le relève lui-même : مع أن في نقل الإجماع في نفس الانشقاق نظرا « bien que la transmission d’un consensus sur la fente elle-même souffre difficulté ». Le refus d’al-Naẓẓām, que rapportent Ibn Qutayba et al-Baghdādī, n’est donc ni la seule voix discordante ni la plus gênante.

Al-Qurṭubī enregistre la lecture eschatologique d’al-Ḥasan al-Baṣrī et d’al-Qushayrī, et rapporte qu’al-Māwardī la donnait pour celle du jumhūr ; lui-même tient l’inverse, et pose le grade en d’autres termes que ceux d’Ibn Kathīr : بنقل الآحاد العدول « par la transmission de rapporteurs isolés mais intègres », non par tawātur. Al-Rāzī tient l’événement pour acquis et refuse le même grade : فلم ينقله العلماء بحيث يبلغ حد التواتر « les savants ne l’ont pas transmis au point d’atteindre le degré du tawātur ». La tradition ne s’accorde donc ni sur le camp majoritaire ni sur le grade.

Or la raison qu’al-Māwardī donne à cette lecture est exactement celle de la charge : لأنه إذا انشق ما بقي أحد إلا رآه لأنه آية والناس في الآيات سواء « car s’il s’était fendu, il ne serait resté personne qui ne l’eût vu ; car c’est un signe, et les hommes sont égaux devant les signes ». Le principe d’universalité n’est pas importé du dehors : la tradition l’énonce, et une partie d’elle en tire la conséquence.

Le fait négatif est établi. Les cultures annalistiques contemporaines fonctionnaient : les traités astronomiques chinois couvrent la période Sui-Tang sans interruption, et l’effondrement des Sui n’a pas suspendu la consignation. En pleine débâcle, au premier jour du cinquième mois de l’an 616, les annales de l’empereur Yang et le traité astronomique du Sui shu enregistrent encore une éclipse de soleil, « le soleil fut éclipsé, totalement », formule d’observateurs à l’œil nu que le canon astronomique moderne rapporte à l’éclipse annulaire du 21 mai 616 ; une comète suit en 617. Des observations datées existent donc au cœur même de la fourchette revendiquée pour le miracle, et aucune ne mentionne quoi que ce soit de lunaire.

Les deux pièces exculpatoires matérielles s’effondrent par ailleurs à l’examen et sont écartées publiquement.

Pourquoi pas A : la charte exige, pour A, l’incompatibilité avec un fait établi au-delà de tout doute raisonnable, et un argument du silence, même massif, n’atteint pas ce seuil pour un événement que les textes permettent de lire comme bref et nocturne ; la défense d’al-Qāḍī ʿIyāḍ identifie correctement la limite logique, et le précédent de la supernova de 1054, dont l’explosion est consignée par les astronomes chinois et arabes mais absente des chroniques latines, montre empiriquement qu’un silence régional n’est pas une réfutation.

Pourquoi pas C : la défense ne survit qu’en détruisant ce que le texte affirme par ailleurs. Un signe donné comme preuve publique aux dénégateurs, présenté par la tradition comme le miracle cosmique le plus éclatant du Prophète, devient un événement épistémiquement indiscernable d’un non-événement pour toute l’humanité hors d’un groupe mecquois, invérifiable alors, invérifiable à jamais.

Ce coût, al-Khaṭṭābī l’écrit lui-même. Expliquant pourquoi aucun miracle du Prophète n’a atteint le tawātur hormis le Coran, il pose qu’un signe perçu par tous aurait entraîné la perte des dénégateurs, أعقبت هلاك من كذب به من قومه للاشتراك في إدراكها بالحس « il entraînait la perte de ceux de son peuple qui le démentaient, du fait qu’ils le percevaient tous par les sens », et il en conclut : فكانت معجزته التي تحدى بها عقلية « et le miracle par lequel il a lancé son défi fut d’ordre intellectuel ». Le signe lunaire perd alors ce que 54:2 et le bāb de Bukhārī lui donnent : le rang de preuve sensible, réclamée puis vue.

La brièveté, pièce maîtresse de la défense, ne vient d’aucune riwāya : c’est une inférence de commentateurs, qu’al-Khaṭṭābī avance sous un « peut-être » et qu’Ibn Ḥajar tire de ce qu’exige la plupart des versions, sans qu’aucune fixe de durée. Le témoignage des voyageurs, lui, est bien l’endroit où la tradition va chercher hors de La Mecque ce qui lui manquait ; mais il est lui-même un rapport islamique, et aucune annale ne le corrobore. Enfin, le croisement avec le dossier du refus coranique des signes matériels aggrave le coût global : la lune est simultanément le seul signe-sur-demande que la tradition affirme accordé et le seul miracle par nature mondialement contrôlable ; les deux défenses se paient au même point, l’une en vidant la raison d’être de 17:59 (le refus d’envoyer les signes), l’autre en vidant la publicité du signe.

Ce qui renverserait ce verdict : une trace documentaire contemporaine hors du groupe mecquois, dans l’une des annales que la charge interroge, et le signe cesserait d’être épistémiquement indiscernable d’un non-événement pour tout le reste de l’humanité ; ou, en sens inverse, un rapport ṣaḥīḥ fixant à la fente une durée ou une étendue que la visibilité régionale ne peut plus absorber, et la lecture brève et nocturne, seule à retenir la charge en deçà de la contradiction établie, ne serait plus disponible.

Tension non résolue.Défense : renvoi à l’invérifiable.

Les pièces du dossier · 6